Chroniques Egyptiennes: la série de Zeinab (2)

La série de Zeinab

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 Je ne veux pas me marier

Épisode 2

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Par Zeinab ZAZA

Dans les intérieurs égyptiens des années soixante, il y avait deux incontournables de la décoration : au salon, la photo de mariage ; dans la chambre à coucher, au dessus du lit conjugal, le tableau au point de croix représentant soit une danseuse, soit une femme allongée assez peu vêtue. Et sur le lit, une poupée assise au milieu de ses jupes à volants.

En arabe c’est le même mot pour fille à marier, jeune mariée et poupée : Aroussa.

La photo de mariage, la ravissante jeune femme en robe blanche, généralement assise, avec près d’elle le marié (la dominant parce qu’il est debout) en costume sombre, je mentirais en disant que nous n’en avons pas toutes rêvé.

Bon, rêver est une choses, mais surtout il faut trouver un mari, et ce de préférence avant la fatidique trentaine. Ce qui n’est pas si facile que ça, dans un contexte économique difficile où les exigences des familles sont rarement  revues à la baisse.

En 2009 paraissait au Caire un petit livre qui est rapidement devenu un best-seller : « Je veux me marier », par Ghada Abd el Aal, jeune pharmacienne et blogueuse de talent, qui y raconte sur le mode comique les mésaventures d’une jeune fille à la recherche d’un mari. Ce livre a été traduit en français par Marie Charton et publié aux éditions de l’Aube en 2014 sous le titre « La ronde des prétendants ». Il avait auparavant été adapté en série télévisée en 2010, sur un mode excessivement burlesque qui, malgré l’excellence des acteurs, ne rendait pas justice, selon moi, à l’humour percutant du livre. Je l’ai quand même regardée jusqu’au bout, par sens du devoir de chroniqueuse.

Donc, je veux, tu veux, elle veut se marier… pas toutes, pourtant…

Aujourd’hui je voudrais dire un mot de Raga, qui ne figurait pas dans la série.

Raga est copte orthodoxe, c’est à dire chrétienne de l’église autonome d’Égypte, c’est à dire appartenant à une minorité religieuse d’environ 10 %, sachant qu’il n’existe pas de chiffres fiables.

Les églises d’orient, c’est un peu compliqué ; par exemple, n’allez pas imaginer que ces Chrétiens là ressemblent à ceux du Liban, ou du moins à l’image qu’on en a : riches, occidentalisés etc. En fait, les Coptes ressemblent beaucoup aux Musulmans, même s’ils s’en défendent. Les différences qui sautent aux yeux, c’est le fait qu’en ville, leurs femmes ne sont pas voilées et affectionnent les jupes s’arrêtant aux environs du genou, quels que soient leur âge et leur taille, du 36 au 56, et bien sûr la décoration des intérieurs : pas de versets coraniques ni de vues de la Mecque (cadrage savant qui cache  la diabolique et criminelle horreur architecturale écrasant le sanctuaire), mais le calendrier du Patriarcat, des icônes et des chromos représentant la Sainte Famille. À part ça, la photo de mariage, le tableau au point de croix et la poupée sont à leur place attitrée. Autre différence, la cuisine : les Coptes ont environ 210 jours de jeûne par an, répartis en fonction du calendrier liturgique. Ce n’est pas un jeûne « complet » comme celui des Musulmans, mais ils doivent s’abstenir de tous produits d’origine animale. Ce qui fait qu’au lieu de cuisiner à la samna (beurre clarifié), ils cuisinent à l’huile, et l’odeur de leurs habitations est donc différente de celle de leurs voisins musulmans. Le reste du temps ils retrouvent la saine gastronomie égyptienne qui bouche les artères, mais la durée de nos vies est dans la main de Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne. D’ailleurs c’est le même, et leurs messes se disent en arabe et en copte, langue qui n’est plus que liturgique et s’écrit en caractères grecs augmentés de quelques uns.

Voilà pour les différences. À part ça, ils sont aussi chatouilleux que les Musulmans à l’endroit de l’honneur, qui comme chacun sait se niche dans les jupes des femmes et nulle part ailleurs, celles-ci sont d’ailleurs aussi excisées que leurs voisines musulmanes, oui, encore aujourd’hui.

Ah, j’oubliais, ils n’ont pas de divorce et doivent faire toutes sortes de manœuvres, dont la conversion à une autre église, pour pouvoir échapper à un mariage qui tourne mal. Inutile de dire que ce n’est pas bien vu du tout.

Quand j’ai connu Raga, elle avait déjà une quarantaine d’année et vivait avec sa mère âgée. Les deux femmes s’entendaient bien. Le père était mort. Raga était, est toujours, une grande belle femme, blanche, de formes opulentes, (je le dis, parce que en Égypte c’est une vraie valeur, pas comme en France où on les aime maigrichonnes et blondes, mais bronzées) avec des dents éclatantes, et surtout un franc-parler plein d’humour et de créativité linguistique qui lui attire aussi bien la sympathie que la peur.

Elle travaillait dans une sorte de service social affilié aux écoles chrétiennes, et c’était Madame Bon Plan : elle savait vous trouver des places de spectacle à moitié prix, des hébergements improbables dans des lieux de villégiature en été, des sorties originales et pas ruineuses.

Je n’ai jamais osé lui demander pourquoi elle ne s’était pas mariée. Probablement pas parce qu’elle chantait faux (c’est à peu près son seul défaut). Mais je sais que beaucoup de jeunes hommes coptes quittent l’Égypte où ils souffrent d’une discrimination réelle même si elle n’est pas avouée, et où depuis l’avènement d’Anouar el Sadate et son indulgence à l’égard des groupes islamistes, ils ne sont plus en sécurité. Donc, les jeunes filles coptes ont du mal à se caser.

Je sais aussi que son caractère indépendant lui aurait rendu difficile la contrainte du mariage. Raga a en effet une bande de copains, dont j’ai l’honneur de faire partie, elle passe une partie de son temps libre dans des cafés de rue où elle fume bravement des chichas en discutant avec des hommes qui ont laissé leurs femmes à la maison. En tout bien tout honneur. Raga est éminemment fraternelle et loyale.

Tout ça fonctionnait plutôt bien jusqu’au jour où sa maman est morte.

Bien qu’aidant un peu toute sa famille avec son salaire, elle avait réussi à s’acheter un appartement où elle n’habitait pas, mais qui était une assurance pour ses vieux jours (en Égypte, la retraite est toute symbolique, même les anciens combattants font encore le taxi à plus de 70 ans).

Mais, sa maman partie, outre le chagrin qu’elle a éprouvé, elle s’est retrouvée dans l’obligation, n’étant pas mariée, d’aller vivre chez son frère qui, lui, avait une famille.

Donc, voilà Raga, qui avait tenu la maison de sa mère et s’était habituée à y être la maîtresse, obligée de camper sur le canapé du salon, et de laisser ses affaires dans des valises, livres compris, parce que chez son frère on ne lit que la Bible et les journaux.

C’est qu’une femme ne vit pas seule. C’est mal. Il faut qu’elle soit protégée par un homme. Les plus chanceuses passent du père au mari, au moins elles ont leur cuisine pour elles toutes seules, mais les célibataires, veuves, divorcées doivent se contenter d’un frère, d’un oncle, et tant pis si belle-sœur, tante ou autre ne les supportent pas.

Le pieux frère de Raga contrôle son téléphone portable et ses horaires. Plus question de refaire le monde au café avec les copains. Il a une réputation à soutenir, lui. Et pourquoi refuse-t-elle d’épouser un sympathique veuf qui aurait bien besoin qu’on lui tienne sa maison ?

Mais Raga a peut-être trouvé une solution : son frère a un fils adolescent avec qui il ne s’entend pas bien. Elle est donc en pourparlers, l’idée étant qu’elle prenne ce garçon avec elle dans son appartement, ce qui réglerait son problème à elle, tout en permettant à son neveu de respirer un peu loin de ses ennuyeux parents.

Évidemment, il ne partira pas sans avoir été briefé sur ses responsabilités d’homme de la maison. Il faudra qu’il apprenne à surveiller sa tante, à veiller à sa chasteté (à elle), enfin, à être un homme…

La solution, si elle est adoptée, durera ce qu’elle durera. Le neveu un jour se mariera, et comme les appartements sont rares, on trouvera normal que Raga lui offre le sien. C’est ce que ferait une mère. Et elle aura bien de la chance, dans ses vieux jours, de ne pas être seule…

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Zeinab ZAZA, décembre 2020

A suivre…

Ilustrations de l’auteure.

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