Chroniques Egyptiennes: la série de Zeinab. (3)

La série de Zeinab

____________

L’histoire de Baheyya

Épisode 3

_____________________

Par Zeinab ZAZA

Je viens de me régaler d’une vieille série égyptienne où le rôle principal est tenu par mon idole, Hoda Soltane.

Hoda Soltane est morte en 2006, et dans cette série, qui s’intitule « al watad » (le pilier, oui, comme la terrible mère dont parle Yachar Kemal, le grand écrivain turc, dans son roman du même nom, que je ne saurais trop recommander), elle est déjà âgée, mais je l’adore à tous les âges de sa vie.

Née en 1925 dans une famille conservatrice du delta, elle n’a pu se réaliser comme comédienne et chanteuse que grâce à son frère Mohamed Fawzy, célèbre musicien qui l’a soutenue et encouragée.

Elle était d’une beauté ravageuse, elle chantait et dansait, drôle, douée, jamais vulgaire. Et elle a eu cinq maris, pas en même temps bien sûr.

Et puis un beau jour elle a décidé de porter le higab. Vous savez, le voile qui cache tout sauf le visage, et dont on a soudain découvert dans les années soixante-dix que c’était un commandement de l’Islam. Passons… Il y a eu à partir de cette époque une sorte de mouvement parmi les actrices de cinéma et de télévision, un certain nombre d’entre elles se sont voilées et ont « fait pénitence » en disant adieu à la scène. On a beaucoup dit qu’elles avaient reçu pour ça un gros chèque de là où vous savez, mais les gens sont méchants. Or Hoda Soltane, elle, fort agacée par ces repentirs dramatiques, a continué à se produire, mais dans des rôles où elle pouvait garder son voile, et elle a déclaré que jouer la comédie n’était pas un péché, que c’était un métier comme les autres, mais qu’il fallait s’en servir pour édifier le public. 

À chaque âge sa beauté et ses gloires… de vamp, elle est devenue mère.

La mère, cette revanche de la femme orientale, cette souveraine absolue dans sa maison, commandant à ses filles et à ses brus, dispensant la nourriture et le bon conseil, vendant son or pour établir un fils.

C’est un beau personnage à incarner pour une actrice vieillissante…

Mais je vois aussi la cohorte des mères du cinéma (notamment turc) ou du journal télévisé, les mères anatoliennes, turques ou kurdes, même combat, qui arment elles-mêmes le bras de leur fils en cas de défaillance du mari, pour mettre à mort la fille qui a péché, ou qui a été violée (le résultat est le même), les mères palestiniennes qui poussent des you-yous comme à une noce sur le cadavre de leur fils mort en martyr, même s’il n’était que la pitoyable victime de ceux qui le persuadèrent de commettre un attentat-suicide.

Elles me font de la peine,  parce qu’elles perdent leurs enfants bien sûr, mais surtout parce qu’on les a convaincues que c’était un honneur de les perdre.

Même Marie de Nazareth, cette autre Palestinienne, a pleuré au pied de la croix.

Elles, elles ne pleurent pas.

Mais ces femmes de pierre et de fer ont été jeunes, ont bercé des bébés. Quelle a été leur vie, avant le sacrifice final ?

Probablement comme la vie de Hagga Baheyya, que je vais vous raconter. Elle n’a pas eu, Dieu merci, à accomplir ce sacrifice, mais s’il l’avait fallu, elle l’aurait fait.

Je l’ai connue honorée par tous, maîtresse chez elle et cultivant les grandes vertus, mais je connais aussi un peu les coulisses de ce décor.

Baheyya a été mariée dès ses premières règles au maire de son village de Haute-Égypte. Mais comme c’était une enfant terrible, dès le lendemain de la noce, elle a couru pieds nus dans sa belle robe rouge jouer avec les garnements du village comme elle le faisait la veille encore, et le maire a compris qu’il n’en ferait rien, il l’a donc répudiée.

Comment a-t-elle supporté le viol, me direz-vous ? C’est que la violence est quotidienne dans l’éducation des enfants, alors on s’endurcit ; d’ailleurs l’excision lui a probablement appris que cette partie de son corps ne lui appartenait pas, et cette violence de la nuit de noce n’était qu’une raclée de plus, le lendemain il y aurait une robe rouge et un bon repas.

On la remarie dès que c’est possible. Là, elle a un enfant.

Après, je ne sais pas si le second mari la répudie ou meurt, l’un des deux, toujours est-il qu’elle est mariée une troisième fois à un jeune homme pauvre mais très orgueilleux de sa lignée. Dans la campagne égyptienne, il y a trois castes, sans compter les gitans : au bas de l’échelle, les descendants d’esclaves, puis les paysans, aussi purement égyptiens qu’on peut l’être dans un pays ouvert à tous les vents, puis en haut, les « arabes », ceux qui ont la mémoire d’ancêtres venus d’Arabie avec la conquête, parfois avec un arbre généalogique remontant au Prophète. Ceux-ci peuvent épouser dans les deux castes en-dessous d’eux. Mais ne leurs donnent pas leurs femmes. Donc, Baheyya, paysanne, est honorée de pouvoir épouser cet aristocrate sans le sou, qui a sa carte de descendant du Prophète, et elle laisse son fils à la famille du deuxième mari pour pouvoir suivre le troisième au Caire.

Au Caire, l’aristocrate travaille comme manœuvre sur un chantier de construction dans un quartier du centre. L’immeuble terminé, il en devient le concierge et habite une chambre sous l’escalier. C’est là que Baheyya donne naissance aux deux premiers enfants de cette union. Quelques temps plus tard, la famille, comme bien d’autres, colonise la terrasse de l’immeuble où des chambres destinées à être des buanderies les abritent avant d’être progressivement transformées en une sorte d’appartement assez décent, encore qu’illégal. Là naissent quatre autres enfants, plus une paire de jumeaux morts à la naissance. Baheyya élève des poules, des pigeons, il y a même parfois une chèvre ou un mouton. Oui, sur la terrasse.

Comme l’immeuble est proche de la gare, sitôt que des parents et relations arrivent de  Haute-Égypte, ils sont accueillis là. Baheyya nourrit tout le monde et lave à la main les lourdes gallabeyyas de ses hôtes. Elle ne sait pas lire, elle assiste terrifiée à l’incendie du Caire en 1952 depuis sa terrasse dont elle ne descend que pour les mariages et les enterrements. Elle ne sait pas ce qui se passe. Pour elle, c’est toujours le même travail et les mêmes soucis.

L’aristocrate lave la montée, vend des boissons gazeuses et nourrit les oiseaux. C’est un homme taciturne, mais pas méchant. Il envoie tous ses enfants à l’école, même les filles, et ça mérite d’être mentionné, ils ne le font pas tous.

J’ai connu Baheyya déjà âgée et abîmée par sa vie de travail. Très pieuse, elle avait une réputation de quasi sainteté, tout en ayant gardé de son enfance une sorte d’espièglerie délicieuse. Elle aimait les parfums et se mettait du khôl aux yeux les jours de fête. Elle était fière de la réussite de ses enfants, ses filles ont fait de bons mariages, sauf l’aînée dont j’aurai à reparler dans une prochaine chronique.

Mais pendant ses dernières années, elle n’adressait plus la parole au père de ses enfants.

– Ya Hagga, est-ce que tu as déjà été amoureuse ?

Elle rit. Non, jamais. Jamais. Elle n’a pas eu le temps. Et l’amour, c’est seulement à la télévision. Dans la vraie vie, il y a la prière, la nourriture, les enfants, la maladie. Le travail. Elle qui ne se plaint jamais, elle souffle :

– Il ne m’a jamais dit merci. Jamais. Pas un mot.

C’est avec ce chagrin qu’elle est morte.

C’était un homme de bien. Franchement, il n’aurait pas pu faire un petit effort ?

Paix à leurs âmes.

___________

Zeinab ZAZA, janvier  2021

Image Mise en Avant et illustrations de l’auteure

Copyright: Editions DILAP

____________

Aux Editions DILAP – Librairie

Les Orphelins d’Alexandrie

Egalement disponible chez AMAZON:

(141)