Chroniques Egyptiennes: la série de Zeinab. (4)

La série de Zeinab

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Celles qui dansent

Épisode 4

Par Zeinab ZAZA

Désolée, ce mois-ci je n’ai pas tellement regardé de séries, j’étais trop occupée à danser. Oui oui oui, je danse ! Et c’est de danse que je vais parler.

Je vais commencer par un souvenir. J’avais quatre ans, je sortais du bain, j’étais dans l’euphorie de l’eau de Cologne 555 et du Johnson Baby Powder, et je me suis mise à danser. Ma mère m’a tout de suite arrêtée : « ne fais pas ça, c’est indécent».

Bon.

Notre bonne, la vieille Kaokab, dansait en fredonnant et en claquant des doigts. « Elle est folle ».

C’était à Alexandrie dans les années soixante. On admirait les grâces acrobatiques du Lac des Cygnes, mais la danse orientale, c’était mal, dans mon milieu un peu collet monté en tout cas.

De temps en temps, entre copines, on pouvait se déhancher quelques minutes, mais ça se terminait assez vite, nous nous effondrions en riant (un peu trop fort) d’avoir fait quelque chose de vulgaire et d’interdit, quelque chose qui nous troublait curieusement.

Nous étions des jeunes filles distinguées et raisonnables, pas comme la vieille Kaokab.

Et puis la vie m’a conduite à Paris, et quand ma mère est morte, j’ai eu besoin de naître une deuxième fois, et j’ai été timidement, à plus de cinquante ans, et accompagnée d’une amie plus délurée que moi, frapper à la porte du cours de danse orientale d’Anne Benveniste, à Paris.

Anne Benveniste m’a très doucement dépliée, fait comprendre avec très peu de paroles que le corps pouvait être un instrument de musique, et qu’on pouvait danser  sans être vulgaire, sans rien faire de honteux.

Malheureusement, les vieilles barbes de mon Égypte bien-aimée n’ont jamais rencontré Anne Benveniste, et les danseuses égyptiennes sont traquées par la police des mœurs.

Une scène  du très beau documentaire de mon amie Safaa Fathy « Ghazeia, danseuses d’Égypte » 1993 : la petite fille d’une danseuse campagnarde qui anime mariages et autres fêtes est interrogée par Safaa : « Et toi, tu aimerais être danseuse comme ta maman ? » La petite fille trace des lignes dans le sable et répond sans regarder l’intervieweuse : « Non ». « Pourquoi ? » « Je ne sais pas. C’est mal ».

Mais qu’a-t-elle de si spécial, cette danse orientale qui a envoûté les occidentaux et qui hérisse les faiseurs de lois

Je laisse la parole à Anne Benveniste qui la décrit mieux que je ne saurais le faire :

« Son expression part du bassin, du ventre de façon « organique » et terrienne et se traduit par des mouvements d’isolation ciselés, et contenus. La vigueur des hanches  s’accompagne de la précision du mouvement des épaules. Une vibration de l’ensemble du corps peut se propager comme une onde, se figer dans un silence suspendu et se muer en accents ou mouvements  fluides.
Son caractère est multiple. Cette danse célèbre le corps d’une manière familière dans le sens où elle parle à chacun de nous, à travers une palette d’émotions présentes dans la musique.  Elle est le reflet de l’âme de l’interprète ».

 

Mais la forme la plus connue, répandue à travers le cinéma égyptien et malencontreusement appelée « danse du ventre » est celle en usage dans les cabarets, où elle se pratique avec un costume qui en accentue la dimension sensuelle. Là où l’initié identifie la maîtrise du mouvement et sa beauté, le public voit d’abord la nudité et la provocation sexuelle.

J’ai parlé de cinéma ? Paradoxalement, rares sont les films égyptiens sans danse ! Je vais donc quand même vous parler d’un film : c’est « Wedad el Ghazeyya », avec la flamboyante Nadia el Gendy dans le rôle de Wedad, la danseuse gitane. Orpheline, elle danse pour gagner son pain, mais se fait respecter ; c’est très clair : elle danse quand elle veut, pour qui elle veut, et ce n’est pas parce qu’elle danse qu’elle va consentir à ce que vous savez. Sauf qu’évidemment, les prédateurs ne l’entendent pas de cette… oreille-là.

Heureusement elle est défendue par le nouveau commissaire de police, le beau et taciturne Mahmoud Yassine. Et elle tombe amoureuse de lui, et lui d’elle, c’est merveilleux, ça finit très mal, mais c’est quand même merveilleux. Parce que naturellement, une fois amoureuse de lui, elle n’a qu’une ambition : ne plus danser que pour lui, ce qui est l’objectif premier d’une femme qui se respecte.

Pardonnez-moi ici de faire un peu de pédagogie : dans les sociétés de culture musulmane, la démarcation entre espace privé et espace public est très importante. En occident c’est  différent, l’espace public est goulûment ouvert à l’intime. Mais en Égypte, danser entre femmes dans les fêtes est une chose, danser en public en est une autre.

Il y a une notion fondamentale dans le monde musulman, c’est le satr. Le satr, c’est à dire le voile que Dieu tend entre nous et le malheur, entre nous et la honte, entre nous et la misère. Celui ou celle qui par malchance ou par vice n’est pas couvert de ce voile est nu, exposé au malheur, à la honte de tendre la main, son corps est offert à qui en veut, sa réputation est mâchonnée par toutes les bouches.

Ce qu’une femme demande à un homme, c’est le satr. Couvre-moi. Protège-moi de la convoitise des autres. Nourris-moi. Sois un père pour mes enfants. En échange, je ne serai qu’à toi, je ne danserai que pour toi.

Elle est bien malheureuse ou bien perverse, celle qui danse pour n’importe qui en échange d’argent. Elle montre son corps, elle l’offre. On n’a pas encore découvert les bienfaits d’une société érotisée, une femme qui se montre est dans le meilleur des cas une allumeuse, une paresseuse qui ne sait pas faire autre chose pour gagner sa vie. Et ça, croit-on, tout le monde peut le faire.

Pourtant, il y a eu de grandes artistes reconnues comme telles dans la danse orientale. Mais il fallait à ces femmes qui tenaient à leur vocation des hommes suffisamment forts socialement et psychologiquement pour se permettre de les épouser… et ça c’est rare…

Aujourd’hui la situation est encore plus difficile avec l’hypocrisie généralisée qui permet de censurer les danseuses alors que grâce à Google, tous les adolescents ont accès à la pornographie et font leur éducation sexuelle devant l’écran de leur téléphone.

L’Islam n’a jamais encouragé la danse des femmes quelle qu’elle soit, et la pudibonderie affichée ne permet même plus de distinguer le beau du médiocre et le médiocre de l’obscène.

Au temps des califes, les musiciennes et les danseuses étaient le plus souvent des esclaves. Les femmes « libres », non esclaves, bénéficiaient du « satr » et vivaient à l’abri des regards masculins, se consacrant à leur principale activité de génitrices.

Les luttes de femmes en Égypte ont leurs priorités, héritées de cette époque : les droits civiques, déjà si maigrement concédés même aux hommes. Elles ont conquis de haute lutte le droit à l’éducation, au travail, au divorce, le droit de voyager sans autorisation du mari, elles écrivent, elles chantent, elles travaillent dans tous les domaines. Et ce faisant, elles s’habillent, elles se couvrent, elles s’empaquettent, elles se voilent. Leur libération, c’est l’accès à la même respectabilité que celle des hommes, par l’intellect essentiellement, et par la piété, garantie que leur indépendance ne met pas en danger les valeurs consensuelles. Quant à la liberté du corps, dont la notion est récente en occident, elle n’est pas au centre de leurs préoccupations. Et quand des femmes occidentales – ou occidentalisées – se mobilisent en ce sens, cela ne fait que discréditer les mouvements profonds des femmes égyptiennes, aussitôt soupçonnées d’être le cheval de Troie du néo-colonialisme.

La rivière, dit un très beau conte soufi, ne craint pas de perdre son identité. Pour continuer à exister, elle sait s’évaporer, retomber en pluie, couler sous la terre. La danse poursuit elle aussi son chemin à bas bruit, parce que les femmes sont toujours des femmes et que la musique continuer à jouer.

Si aujourd’hui les danseuses russes ou américaines concurrencent les Égyptiennes, si les Parisiennes viennent recueillir cette tradition auprès d’Anne Benveniste, peut-être ne faut-il pas y voir une rivalité, mais un soutien. Les sœurs occidentales des Égyptiennes leurs conservent  cet art et le font évoluer, en attendant qu’un jour les femmes égyptiennes, enfin réconciliées avec leur corps, puissent se remettre à danser.

Illustrations : Z. ZAZA

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Voir: Ghazeia, danseuse d’Egypte:

Ghazeia danseuse d’Egypte| Numeridanse tv

Suivez nos chroniques égyptiennes avec les épisodes précédents:

Episode 1: L’histoire d’Amina

Episode 2: Je ne veux pas me marier

Episode 3: L’histoire de Baheyya

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Voir aussi aux Editions DILAP:

Les Orphelins d’Alexandrie, Roman

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