Chroniques égyptiennes. La série de Zeinab. (5)

 

La série de Zeinab

Épisode 5

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Des maris battus…

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Par Zeinab ZAZA

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais c’est toujours pendant que vous êtes occupé à quelque chose de passionnant que votre téléphone se réveille avec la petite musique de whatsapp, et boum, c’est encore votre copine d’enfance qui vous envoie une vidéo qu’elle a trouvé hilarante, ou simplement intéressante, et qu’elle a trouvé urgent de partager avec vous.

J’étais donc tranquillement en train de revoir « l’immeuble Yacoubian », et voilà. Bon, on peut ne pas adorer Alaa el Aswany, auteur du roman, pour des raisons variées, mais le film, il faut le dire, est très réussi. C’est tout de même assez rare qu’un film soit meilleur que le roman dont il est issu. Alors j’en étais à la scène où l’homme d’affaire véreux épouse en toute discrétion une jeune veuve appétissante en posant les conditions qu’on sait : son petit garçon ira en pension, elle aura pour elle toute seule un superbe appartement où sa seule tâche sera de se faire belle pour accueillir le businessman quand il aura un moment à lui consacrer, et comme il ne préviendra pas, il n’est pas question qu’elle sorte. Et il n’est pas non plus question qu’elle tombe enceinte, parce qu’il a déjà des enfants adultes et que ça serait trop compliqué pour l’héritage. Et puis évidemment, il ne faut pas que la première épouse, la mère de ses enfants, ait vent de son existence. Mais franchement, hein, de quoi elle va se plaindre ? Des veuves avec enfants, il y en a des troupeaux qui mendient à la porte des mosquées, alors on peut dire qu’elle est privilégiée.

Et voilà mon téléphone qui… qu’est-ce que c’est, encore ? Et là, j’oublie mon homme d’affaire véreux, la jeune veuve et l’enfant envoyé en pension loin de sa mère, la nouvelle me scie positivement : figurez-vous que l’Égypte occupe la première place dans le classement des Nations-Unies pour la violence contre les maris. Première place, oui, avant les États-Unis suivis de l’Angleterre. 28 % des maris égyptiens seraient battus par leurs femmes.

Dois-je rire ou pleurer ?

Ni l’un ni l’autre. Je laisse tomber l’immeuble Yacoubian et son catalogue des maux de la société égyptienne, je vais chercher confirmation de l’horrible nouvelle, et ça va me faire une occasion rêvée pour téléphoner à mon avocat que je n’ai pas embêté depuis longtemps.

C’est qu’en Égypte, dès lors qu’on n’est pas totalement pauvre, on a un avocat. Il faut savoir que nous sommes un peuple chicanier, avec une haute idée de la justice. D’ailleurs c’est probablement en  Égypte que l’idée du tribunal a été inventée. La déesse Maât, vous voyez ? Avec sa plume d’autruche qui sert pour la pesée du cœur du défunt dans une balance à colonne. Bref, j’ai, tu as, il/elle a, un avocat. De plus il n’y a pas de notaires en Égypte, c’est un avocat qui fait ce que fait un notaire en France.

– Allo, Maître, habibi…

Oui, je l’appelle chéri, et alors ? On se connaît depuis l’enfance, quasiment. Il est plutôt beau gosse, un rien macho, mais je lui pardonne. En même temps, je ne suis pas mariée avec lui, donc je m’en fiche.

– Alors, c’est vrai, ce que j’ai entendu ?

Et il confirme d’un ton affligé. Je lui fais confiance, c’est un criminaliste, et ce n’est pas parce qu’il me conseille sans succès pour mon affaire de terrain qui dure depuis cinquante ans qu’il est totalement niais, hein ?

Détendons un peu l’atmosphère :

– Ce n’est pas à toi que ça arriverait, hein ?

Et pour cause. Je connais sa femme, elle est la douceur même.

– Non, bien sûr… tu sais que je déteste la violence… moi je n’ai frappé une femme qu’une seule fois.

Tiens donc.

Il me raconte donc comment la fille qu’il a épousée il y a deux ans en secret s’est montrée garce et a harcelé au téléphone la première femme, la douce mère de ses enfants, l’officielle, celle qui a eu droit à la robe blanche. Alors, saisi d’une sainte colère, il lui a mis une torgnole.

– Elle n’a pas pu sortir pendant plusieurs jours tellement elle avait de bleus. Ça lui apprendra. Mon foyer, c’est sacré.

Le foyer est tellement sacré que la première épouse ne doit pas savoir qu’il y en a une deuxième, et il y a pour ça une formule tout à fait commode qui est le mariage « orfi », c’est à dire coutumier.

L’Égypte n’étant pas, Dieu merci, un état laïc, il n’y a pas de mariage civil. Chaque communauté marie ses ressortissants en fonction de ses lois religieuses. Par contre, ce mariage religieux doit être enregistré dans un bureau gouvernemental. Ou pas. Une famille convenable l’exige pour céder sa fille. Une famille moins convenable, ou désireuse de marier une fille en dessous de l’âge légal, peut choisir le seul mariage coutumier, sachant que ce sera la croix et la bannière, si je peux m’exprimer ainsi, pour obtenir les droits des enfants qui pourraient naître.

Le mariage coutumier permet d’être en règle avec Dieu, et pour certains, ça devrait suffire. Il y a d’ailleurs un débat, et plusieurs projets de loi pour l’interdire ou au moins obliger à le déclarer au bout d’un certain temps.

Donc mon avocat, qui dit que sa femme n’a plus tellement envie de ce que vous savez, s’est vu dans l’obligation de chercher ailleurs, mais comme c’est un homme très pieux, il n’allait pas faire comme un mari français de base et courir la gueuse sans se mettre en règle avec Dieu. En plus c’était une bonne action, et voici comment.

Il est assis à une terrasse de café près de la gare du Caire, il boit un thé en lisant le journal.

Mais il n’est pas pour autant aveugle à ce qui se passe autour de lui, et voilà un bon moment qu’il a repéré une jeune fille assez pauvrement vêtue qui erre avec un tout petit sac de voyage.

Il est criminaliste, il connaît ça par cœur : une fille de la campagne qui s’est fait séduire, ou violer, et qui vient cacher sa honte et peut-être sauver sa vie dans la capitale, rejetée ou menacée par les siens. Il l’aborde, ils discutent. Et il est celui qui va la sauver. Terrifiée par la grande ville, elle ne sait pas où aller, sans argent ni amis. Il a quelque part un appartement qu’il destine à son fils quand celui-ci se mariera, c’est à dire pas tout de suite. Il téléphone à un copain cheikh de son état, il trouve deux témoins, et hop ! La jeune fille est mise à l’abri dans l’appartement, elle a ordre de ne pas tomber enceinte, en échange de quoi elle est nourrie, logée, et dans une certaine mesure, aimée. En tout cas appréciée.

Son erreur a été de vouloir plus, d’être jalouse de la première épouse. Là, elle a été battue, puis répudiée. Ça tombait assez bien, parce que mon avocat à ce moment-là avait besoin de l’appartement. Mais comme il est humain, il lui a présenté un ami qui a pris sa suite comme protecteur de la pauvre enfant. Un amant français n’en aurait pas tant fait. Il est vrai qu’une Française aurait peut-être été indépendante financièrement, ce qui change beaucoup de choses.

La deuxième épouse, ça peut être ça, ça peut aussi être pour la reproduction, si la première est stérile ou ne fait que des filles.

Allez, une jolie série turque, pour conclure…

En Turquie, la polygamie est officiellement interdite depuis 1926, ce qui fait hurler les bigots sur le thème « comment l’homme peut-il interdire ce que Dieu autorise » ? Si on allait jusqu’au bout de cette logique, on rétablirait l’esclavage, ce qu’a d’ailleurs fait Daesh. Mais dans les régions rurales reculées, notamment hélas au Kurdistan (dont comme vous le savez je suis originaire), ça se fait encore un peu.

Cette série-là, Göç Zamanı (prononcer gueutch zamaneu), le temps de la migration, raconte l’histoire d’un homme relativement aisé dont la femme ne peut pas avoir d’enfants, et comme c’est sa cousine, pas question de la répudier. L’histoire se passe en pays kurde. Il prend donc une deuxième épouse, très jeune, qui ne tarde pas à lui donner un fils, puis deux filles, puis encore un enfant. Le premier-né est aussitôt « donné » à l’épouse qui l’élève comme son propre fils tandis que la jeune mère biologique sert de bonniche et s’occupe de ses filles. Aussi, quand elle donne naissance à un deuxième fils, elle le fait passer pour une fille (un peu tiré par les cheveux, mais bon, c’est une série turque…) et comme l’affreux mari veut sortir l’aînée de ses filles de l’école pour la marier avantageusement (pour lui, bien sûr), la deuxième épouse embarque les enfants et s’enfuit…

C’est une variation assez créative sur le thème d’Abraham coincé entre sa femme, Sara, et sa servante, Hagar, mère d’Ismaël. Il y en a d’autres… c’est une grande source d’inspiration pour les récits de l’aire musulmane tout entière.

C’est aussi une grande source de chagrin pour beaucoup de femmes, sauf que dans l’Islam, l’homme ne jure pas fidélité. Le Coran lui en permet quatre, à des conditions certes, mais enfin… et comme disent certains, « ce qui est licite ne doit pas fâcher ». Donc, ne nous fâchons pas. Malheureusement, il y a bien d’autres raisons de se fâcher : combien de maris dont les femmes travaillent lui prennent le salaire pour se payer des stupéfiants… combien de maris empêchent leur femme d’utiliser un moyen de contraception… combien de maris leur interdisent l’usage d’un téléphone. J’en ai connu une qui enfermée à double tour chez elle sans téléphone a dû accoucher toute seule (si une chienne peut le faire, pourquoi pas une femme?). L’enfant a manqué d’oxygène, il est resté handicapé.

Donc finalement, que 28 % d’épouses égyptiennes aient un jour ôté une de leurs babouches pour la balancer à la figure d’un mari insupportable, ce n’est pas une si mauvaise nouvelle…

Illustrations de l’auteure

Mars 2021

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Youtube: L’immeuble Yakoubian.

Voir aussi:

Les orphelins d’Alexandrie

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