VOUVOIEMENTS ET TUTOIEMENTS EN ARABE

من أدب التخاطب وتبادل الاحترام في اللغة العربية

En Français

En France, la distinction entre le tutoiement et le vouvoiement est d’abord un « marqueur social » avant d’être un concept grammatical         comme c’est le cas dans nombre de langues indo-européennes (sauf pour l’anglais moderne, qui ne le connaît plus, et de celui de certaines langues nordiques, où il est largement désuet). Or à l’origine, il s’agit bien  d’une opposition entre deux personnes grammaticales permettant de s’adresser à un interlocuteur.

Le tutoiement (« tu, te, toi, ton, le tien, la tienne », etc.) est utilisé pour les proches, les pairs (notamment dans le travail et les activités politiques et syndicales), les enfants, les animaux, les personnes qui ne peuvent nous entendre (remarques devant un écran de télévision, en direction d’un automobiliste…), parfois les subalternes (le tutoiement non réciproque peut toutefois être très mal ressenti) ou dans le cadre d’un registre de langue familier (voire méprisant par sa familiarité).

Le vouvoiement (« vous, votre, le vôtre, la vôtre », etc.) s’adressera plutôt aux personnes auxquelles on doit un certain respect ou avec lesquelles on désire maintenir une certaine distance sociale, ce qui peut comprendre les inconnus, les supérieurs, la plupart des collègues d’un grade différent (bien que certains supérieurs tutoient leurs subalternes), les personnes âgées et dans les contextes où un certain formalisme est de rigueur (réunions officielles, cérémonies, émissions télévisées, sport pour les relations entre joueurs et arbitres).

 

 

En Arabe

En langue arabe, le vouvoiement en tant que « marqueur social », dans son acception française par exemple, comme « régulateur » des relations inter-personnelles, n’existe pas.

Le tutoiement est de rigueur quel que soit le rang, le sexe de l’interlocuteur et le type de relation que l’on a avec la personne…

  • Pourtant, l’arabe classique (et moderne) comprend un nombre de pronoms personnels plus important qu’en français avec par conséquent, plus de précisions quant aux personnes désignées. Qu’on en juge :
Masculin singulier Féminin singulier Masculin duel Féminin duel Masulin pluriel Féminin pluriel
Anta – أنت Anti – أنت Antumâ – أنتما* Antumâ –– *أنتما Antum – أنتم Antunna –
  • Les pronoms personnels duels féminins et masculins sont identiques. La distinction se fait s’ils sont suivis de verbes conjugués ou d’adjectifs par exemple.

A l’écrit, ces personnes grammaticales sont scrupuleusement respectées ainsi que les règles de conjugaisons ou de déclinaisons qui s’en suivent. A l’oral (lorsque l’arabe fusha est utilisé, comme cela est souvent le cas à la télévision ou à la radio, dans les réunions, etc…), les duels et pluriels féminins ont tendance à disparaître au profit de antum (masculin), donc VOUS, à la manière du français.

L’arabe littéral a cependant recours à un procédé spécial comme « marqueur social » ou « régulateur de communication ». Il s’agit d’un procédé grammatical que l’on appelle le vocatif. On emploie :

  •    يا   pour apostropher une personne (femme ou homme) afin de démarrer une conversation. Cette particule est en soi une marque de respect : interpeller une personne en l’appelant directement par son nom ou son prénom relèverait de la familiarité mal placée, sinon de la provocation… Elle est très fréquemment utilisée, y compris en arabe dialectal.
  • Ayyuhâ (masculin)  أيها  et ayyatuhâ (féminin)  أيتها apportent une note plus solennelle à l’interpellation et appellent à plus d’attention aux propos ou  discours qui vont suivre. Utilisés généralement, à l’écrit comme à l’oral, lorsqu’on s’adresse à un auditoire dans des circonstances précises (meetings politiques, prêches religieux…).
  • Yâ ayyuhâ et yâ ayyatuhâ : on accole ces deux termes du vocatif pour attirer encore plus l’attention du public.

Qu’en est-il dans le texte coranique ?

Dans le coran, les personnes du pluriel ne sont utilisées -naturellement- que lorsque le texte s’adresse à un groupe, une tribu ou une communauté (qawm ,umma). Le prophète lui-même est « interpelé » à la deuxième personne du singulier.

Bien que le nom Muhammad ne soit cité que quatre fois, il y est omniprésent, notamment lorsque le coran l’interpelle 332 fois avec l’injonction « dis » (« qul »).

Pour ce qui est des sourates 1 à 70 qui représentent plus du 9/10e de la totalité du Coran, seule la sourate 55 (Le Miséricordieux) ne contient aucun verset renvoyant explicitement ou implicitement au Prophète.

Ainsi, dans la sourate 5, les versets 48-50 se trouvent au centre d’une structure concentrique : « Pour chacun de vous nous avons fait une voie et un chemin, et si Dieu avait voulu, il vous aurait fait une communauté unique. Mais il vous éprouve dans ce qu’il vous a donné : Surpassez-vous dans les bonnes œuvres. Vers Dieu est votre retour à tous : il vous informera de ce en quoi vous divergiez ».

Enfin, il va de soit que dans le coran, considéré par les musulmans comme logo universel, parole divine inimitable, Dieu est omniprésent, omniscient… Et quand le créateur est auto-désigné, le NOUS « de Majesté «  est de rigueur, voire l’emploi de la 3 ème personne du singulier…à la manière des Rois.

Il en va de même dans les nombreux dou’â (prière individuelles ou collectives adressées à Dieu ou au prophète). Pour ce dernier, non seulement le tutoiement est systématique mais en plus il est accompagné le plus souvent de qualificatifs frôlant la familiarité voire la déclaration d’amour (yâ habîbî yâ rasûl allâh…)

Dans la littérature classique et moderne

Là encore, le vouvoiement au sens français n’existe pas, sauf dans sa fonction grammaticale en cas de pluriel. Le tutoiement est de mise aussi bien dans la poésie pré et post-islamique, que dans les écrits classiques à caractère littéraire. Les personnages, réels ou fictifs se tutoient (Maqâmât, 1001 Nuits)*.

Les différentes et nombreuses épitres dans la littérature arabe médiévale, y compris celles adressées directement ou indirectement aux souverains de l’époque (califes, sultans, émirs) n’utilisaient pas non plus le vouvoiement.

Dans les œuvres à caractère théologique, philosophique ou scientifique, le lecteur , par exemple est interpelé individuellement à la deuxième personne du singulier.

Dans les correspondances de chancelleries et les rapports épistolaires remontant à l’époque de l’empire arabo-musulman (et même plus tard, sous les ottomans), les spécialistes, concernant les écrits en langue arabe n’ont semble-t-il pas trouvé trace de vouvoiement au sens de respect protocolaire.

Il en est de même dans la littérature moderne où les personnages se tutoient quel que soit le rang de l’interlocuteur, sa proximité familiale ou sociale, même quand il s’agit d’étrangers sensés parler « une langue à vouvoiement » comme le français. Ce qui pose d’ailleurs problème lorsqu’il s’agit d’oeuvres traduites où le vouvoiement est de mise en cas de nécessité. Les traducteurs ont recours, dans ces cas à des subterfuges langagiers, des détours propres à la culture arabo-musulmane, comme on va le voir plus loin.

La presse en langue arabe ignore également le vouvoiement comme manifestation de respect ou de déférence. Bien au contraire, l’émergence d’une presse plus ou moins indépendante, la montée des contestations, l’irruption de l’arabe dialectal dans les débats politiques, rendent le tutoiement des dirigeants, jusque là maîtres incontestés et craints, presque ludique, iconoclaste et permet de s’adresser à eux, de les interpeller d’égal à égal.

Une curiosité à signaler concernant la presse (magasines) destinée aux femmes. Les recettes de cuisine, dans la presse française s’adressent habituellement aux lectrices en les vouvoyant ou en les tutoyant (rarement). Dans la presse arabe on fait appel à un procédé original que permet la grande souplesse de la langue: ni vouvoiement (incongru), ni tutoiement: on emploie la forme passive! يُحمّس البصل في ملعقتين من زيت الزيتون…. L’ oignon est mis à rissoler dans deux cuillère d’huile d’olive… Un peu l’équivalent de l’emploi du pronom impersonnel ON. Ainsi, on évite de s’adresser directement à la lectrice et donc l’impression de donner des ordres… On montre, on propose, on suggère en évitant la familiarité de l’expression directe.

Pourtant, le vouvoiement a réussit à s’implanter au moins dans un secteur : celui de la diplomatie. Emprunt contraint et forcé ou suivisme et mimétisme ?

Toujours est-il que là comme ailleurs (le vouvoiement est souvent de mise à l’égard des rois), il s’agit d’un artifice, une greffe qui ne prend pas .

En arabe dialectal

L’arabe dialectal opère de plusieurs façons pour exprimer le respect sans le recours au pluriel (qui est d’ailleurs un non- sens, une aberration pour les locuteurs arabes).

Au Moyen-Orient (notamment au Liban), on utilise par exemple des termes comme hadretak (Ta Présence). On appellera facilement quelqu’un « habibi » (« chéri »), nom plutôt affectueux et courant, mais dont un chauffeur de taxi peut affubler son client en lui rendant la monnaie. La prise de distance, dans les rapports quotidiens est chose exceptionnelle.. D’autres formules de politesses sont utilisées ici ou là (notamment en Egypte): appeler son interlocuteur par des titres honorifiques et flatteurs comme bacha (Pacha), douktour (Docteur), muhandis (Ingénieur), bach-muhandis (encore plus flatteur), ou les plus courants : Ustad , Ustaz, (Professeur, Maître), m’allem (Patron, Chef).

L’absence de « barrière langagière » contraignante comme c’est le cas pour le vouvoiement facilite les contacts.

Au Maghreb, ces termes ne sont pas utilisés à part (rarement) ustadh et m’allem.

On privilégie le terme khouya (mon frère) qui peut signifier selon les cas : mon chère, mon compatriote, mon ami… et qui est en fait un terme de substitution pour éviter « monsieur » : sidi, jugé trop déférent, voire obséquieux et renvoyant à de mauvais souvenirs, ceux de la période coloniales où les « maîtres » européens et leurs laquais « indigènes » se faisaient appeler « Sidi ». Signalons au passage que ce terme est largement et consensuellement accordé aux « Saints-Patrons » spirituels et religieux qui ont rayonné dans différentes régions à l’échelle du Maghreb et bénéficient toujours de leurs auras auprès des adeptes : Sidi Abderrahmane (Algérie), Sidi Bel Abbes (Maroc), Sidi Mahrez (Tunisie). Il existe aussi des saintes : Lalla (Sayyida) Mannoubiyya (Tunisie)…

 Pour s’adresser à une femme, le féminin ukhti est à la fois pratique et efficace pour gommer dès le premier contact toute ambigüité d’ordre sexuel.

Qui dit Vous dit Monsieur ou Madame

On l’a vu, le terme « monsieur », sayyidi avec sa contraction sidi est évité par tous les moyens sauf exception (dans les rapports administratifs, par exemple). Cette persistance à éviter ce terme, qui frise l’obsession relève certainement d’un fait culturel bien ancré (surtout chez les hommes) : la sacro-sainte fierté , la rejla, le nîf ,mais également aussi d’un profond désir plus ou moins inconscient d’égalité, au moins le temps d’un échange verbal. Ceci est très bien illustré par une expression courante en Algérie : ana ngoullek sidi, wenta ta’araf blastek ( je te dis « monsieur », à toi de te tenir à ta juste place).

Curieusement, vis-à-vis des dames, la langue du colonisateur peut devenir opportune : à part le terme ukhti communément adopté, il arrive que l’on s’adresse à une femme en utilisant le terme français « madame », souvent précédé de la particule du vocatif : yâ madame. A part quelques rares cas où l’ironie est en jeu, ce terme convient parfaitement dans certaines circonstances (milieux mondains et/ou lettrés par exemple) et plaît aux dames. Il est ainsi utilisé aussi bien au Moyen-Orient (même en Egypte où en principe les emprunts sont en anglais) qu’au Maghreb.

Enfin, signalons que pour les personnes âgées, on remplace khouya par ‘ammi (tonton) ou bâba (papa ou papy). Un autre titre très flatteur et agréable à l’oreille leur est réservé : hâdj (celui qui a accompli son pèlerinage, même et surtout quand ce n’est pas le cas) et son féminin hâdja pour les dames très âgées.

France : immigration, incompréhensions, amalgames et quiproquos en tous genres…

L’agacement, désormais ouvertement exprimé des Français par rapport au tutoiement très couramment employé en milieux d’immigration (surtout maghrébine, la plus ancienne, la plus nombreuse et donc la plus « en vue »), provient essentiellement de la méconnaissance des mécanismes et subtilités propres aux langues et cultures arabes . Cet agacement, voire cette réprobation largement partagée a bien entendu d’autres raisons plus complexes et imbriquées , dues à l’histoire, l’économie, les différentes politiques d’immigration menées successivement en France selon les périodes et les gouvernements… Mais aussi au « fait culturel » lui-même et surtout à la religion.

Nous nous en tiendrons uniquement à l’aspect linguistique qui est fréquemment source de malentendus , d’incompréhensions réciproques, pouvant mener au litige ou même à la confrontation.

Nous l’avons vu, le vouvoiement en tant que marque de distanciation/respect est étranger à l’esprit de la culture arabe. Il n’existe et n’est utilisé que dans sa fonction grammaticale de désignation du pluriel avec ses corollaires syntaxiques et orthographiques.

En réalité, ce phénomène de tutoiement quelque peu intempestif et souvent mal à propos est surtout le fait des « nouveaux migrants », poussés vers l’exil à la suite des évènements connus dans le monde arabe durant au moins ces deux dernières décennies. D’origines diverses et souvent d’extraction sociale très modeste, ils sont souvent peu ou pas scolarisés, peu au courant de la culture française en général, mis à part les clichés colportés par le cinéma, les revues, les télévisions et les médias modernes ; stéréotypes grossis hélas par les récits des migrants déjà installés en France et qui de retour au pays pour les vacances avouent peu les problèmes et difficultés rencontrés dans le pays d’accueil et exhibent surtout leurs signes de richesse et de réussite.

Il existe une autre catégorie où l’usage du tutoiement est fréquent, quasi spontané : celle des vieilles personnes (surtout les femmes) installées en France depuis longtemps et qui n’ont pas eu l’occasion d’être scolarisées comme leurs enfants. Ces personnes, généralement bien « intégrées » se font un plaisir et un devoir de parler en français, même à leurs enfants, en dépit des difficultés propres à la langue française. Moyennant le recours au tutoiement.

Les jeunes générations de français issus de l’immigration, scolarisés, vivent ce problème de la même manière que tous les usagers de cette langue. Ne parlant souvent pas la langue de leurs parents, ils connaissent parfaitement les « valeurs » du vouvoiement et du tutoiement et les emploient à bon escient selon le rapport qu’ils veulent ou doivent entretenir avec leur(s) locuteur(s).

Il existe une évidence concernant le tutoiement qui pourtant passe souvent inaperçue ou est rarement prise en compte même par les spécialistes du langage. L’emploi de la deuxième personne du singulier est relativement plus aisé du point de vue de la conjugaison (tous modes et temps confondus) que celui de la deuxième personne du pluriel. Il en est de même pour les exigences syntaxiques et orthographiques que cela entraine.

Pour toutes ces raisons, et sans tenir compte des effets de modes (le tutoiement, c’est plus « chic »), le recours au TU arrange tout le monde, à condition de prendre quelques précautions oratoires supplémentaires si l’on s’appelle Mohammed ou Khadidja…

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Mahfoud Boudaakkar

Copyright: Editions Dilap – Juin 2020

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Bibliographie indicative :

HOUYEL Thierry, La problématique des interférences langagières entre l’arabe et le français, Document proposé par le Lycée Français de Jérusalem (AEFE zone Europe du Sud-est) et validé par M. Michel NEYRENEUF, IA-IPR d’arabe, le 15 juin 2010.

Variation, chaos et système en interlangue française. In J.-M. Dewaele & R. Mougeon (eds.). Appropriation de la variation en français langue étrangère, AILE, n° 17 (Décembre

GARDNER-CHLOROS, P. 1991. Nitu nivous : principes et paradoxes dans l’emploi des pronoms d’allocution en français contemporain. Journal of French Language Studies n° 1,

Philippe Wolff : « Le tu révolutionnaire », Annales historiques de la Révolution française, no 279,‎ janvier-mars 1990, p. 89-94

ABOU Selim, Le bilinguisme arabe-français au Liban, Presses universitaires de France, 1962.

BEN AMOR BEN HAMIDA Thouraya, « Erreurs interférentielles arabe-français et enseignement du français », Synergies Tunisien° 1 – 2009, p. 105-117.

HASANAT Mohamed, « Acquisition d’une langue seconde : Les avantages et les entraves de la langue maternelle chez les bilingues français-arabe /arabe-français », Synergies Monde arabe n° 4 – 2007 p. 209-226

MAUME Jean-Louis, « L’apprentissage du français chez les Arabophones maghrébins » (diglossie et plurilinguisme en Tunisie), Langue française, N°19, septembre 1973, p. 90-107.

Emile Dermenghem : le culte des saints dans l’islam maghrébins. Gallimard, 1954.

Saintes parmi les saints

  • Éditeur : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain 
  • Collection : Connaissance du Maghreb, Tunis, 2005

https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-culte-des-saints-en-islam.html

 

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