L’ INJURE DANS LA CULTURE ARABO-MUSULMANE

السبّ والشتم ةالقذف في الثقافة العربية الاسلامية

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Insultes, invectives, gros mots et noms d’oiseaux

Vaste sujet. Définir le terme «  injure », dans la langue française, n’est en soit pas chose facile. Phénomène quotidien, ce « mode de communication », surtout oral et « instantané » n’est pas aisé à cerner. Ni sur le plan des motivations qui le déclenchent, ni sur le mode d’expression , ni sur les effets escomptés par l’ »injurieur »…

Dans le monde arabe, cela varie selon les pays, les régions, les catégories sociales, les situations conflictuelles intrinsèques à chaque culture locale et qui peuvent mener à l’invective publique ou privée.

 Le terme « injure » est le plus souvent employé avec d’autres désignations que l’on a coutume de prendre pour des synonymes. Insulte, invective, gros mot, sont sans doute les plus courants, mais on a aussi : « traiter de noms d’oiseaux », ou « traiter de tous les noms », ou même de nos jours, chez les enfants et les adolescents notamment en milieux scolaires, tout simplement « traiter ». Très probablement une traduction inconsciente du verbe arabe sabb ; sabbnî = il m’a insulté = il m’a traité…

l’injure au quotidien, plus orale qu’écrite, plus comportementale, plus spontanée et immédiate, est le plus souvent synonyme de violence verbale, pouvant mener  à la violence physique ou se suffire à elle-même, si l’ »injurieur » estime avoir suffisamment atteint sa cible.

Le langage courant semble avoir trouvé un moyen pour caractériser ce phénomène : il emploie généralement le singulier, l’injure, pour désigner un effet mal défini mais ressenti comme ce qui blesse, et le pluriel, les injures, pour désigner des actes (gestes, comportements, etc.) ou des mots tout aussi mal définis, appelés tantôt insultes, gros mots, invectives, jurons, obscénités, ou encore noms d’oiseaux, dont l’effet est alors ressenti comme ce qui choque.

Ainsi, l’injure choque parce que ce qu’elle dit ou fait est réprouvé par la société ; l’injure blesse parce que ce qu’elle exprime est par définition péjoratif et négatif, avilissant, voire  salissant. Visant directement, ou même indirectement, une personne. Mais il arrive aussi (c’est le cas dans toutes cultures) que l’injure puisse tout à fait blesser sans choquer,en ayant recours éventuellement aux procédés de l’allusion ou de l’insinuation par exemple, ou tout simplement en connaissant particulièrement bien ce qui est censé blesser la personne visée, en sachant ce qu’elle redoute le plus de s’entendre dire ou de se voir dévoiler, et cela sans que jamais ne soit employée la moindre expression choquante.

Ajoutons que l’injure proférée à un impact différent selon :

  • le contenu et la formulation employés
  • qu’elle s’adresse à un individu, un groupe ou une communauté définie
  • la présence ou non de témoins.

L’injure existe bien entendu à l’écrit. La littérature arabe (classique et moderne) abonde d’exemples en la matière. La nature, les formulations, les cibles sont bien entendu différents, puisque par définition, l’injure écrite, publiée n’est pas « présentielle » (l’injurié n’est pas « en face ») et elle est de nature publique, avérée. Souvent, la réponse, forcément différée est proportionnelle au préjudice  subi et engendre une nouvelle attaque… Aujourd’hui, le phénomène est surtout courant dans le monde politique ou celui des affaires ou du show-business ; le tout par médias interposés et sur la place publique.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de faire un inventaire -forcément fastidieux-  des injures les plus courantes dans tel ou tel pays, ni encore moins d’en faire des comparaisons  hasardeuses ou d’émettre quelques jugements d’ordre moral.

Enfin, et avant d’aborder le vif du sujet, il est utile de rappeler quelques poncifs tenaces en France et généralement dans le monde occidental, considérant la langue arabe comme « gutturale »(entendre désagréable à l’oreille), « agressive » (les gens parlent trop fort avec force gestes, alors que c’est une particularité observable dans tout le pourtour méditerranéen). D’où souvent cette expression largement répandue : « quand ils parlent entre eux, on dirait qu’ils s’insultent ! »

L’INJURE A L’AUNE DE L’ISLAM ET DES TRADITIONS

Dans le cas des cultures arabo-musulmanes, il est indispensable de voir  dans quel contexte l’injure est évoquée, quelle perception en est donnée, et de quelle façon elle est appréhendée.

Il existe en arabe également plusieurs termes pour désigner le phénomène: sabb, shatm, qadhf.   Pour les jurisprudences musulmanes, cela constitue le plus souvent un délit plus ou moins sévèrement puni, selon les pays. L’injure fait en effet partie des « dangers » (âfa) auxquels peut conduire un mauvais usage de la parole, et la réglementation vise ainsi à éviter que « les “mots déplacés” n’engendrent d’autres mots déplacés dans un enchaînement immaîtrisable.

Dans cette réglementation, on distingue surtout ce que l’on appelle l’injure « transcendantale » c’est-à-dire « la catégorie des expressions irrévérencieuses qui visent Allah, le(s) prophète(s), les anges, etc, et qui sont généralement associées à la notion de ridda, d’apostasie », c’est cette  forme singulière d’agression verbale que les légistes regroupent sous le nom de qadhf »..

Le cas le plus choquant est celui -très courant- qui consiste à mélanger le blasphème au sexe en général et à l’inceste en particulier.

L’« accusation de fornication » est en effet extrêmement intéressante en ce qu’elle  illustre bien la nature des perturbations, des déséquilibres mêmes que des propos injurieux, mettant en cause la conduite sexuelle des destinataires, peuvent entraîner, à titre de conséquences, dans une vision islamique des choses . Ainsi, avec cette notion de qadhf qui pourtant est synonyme de sabb et shatm pour désigner l’injure, on passe insensiblement du « péché de langue » à l’« atteinte à l’honneur », notamment quand la mère est particulièrement visée.

La question centrale est pour ainsi dire posée:  entre les contraintes de l’éthique musulmane et le système de l’honneur, peut-il y avoir un usage toléré de l’injure ?  C’est sans doute ces « contraintes » qui font que lorsque dans une société de culture musulmane on évoque le phénomène de l’injure, on se heurte à deux fronts, deux barrières, que l’on peut résumer ainsi : c’est interdit (par la religion) ou : c’est vulgaire, ça ne se dit pas (dans la société). Interdit sans doute plus ou moins respecté selon les époques.

Il en est ainsi pour l’éthique du point de vue religieux ; mais  en quoi consiste celle du système de l’honneur ? En quoi celui-ci implique-t-il des contraintes qui font que l’injure n’y a pas droit de cité ?

Il se trouve que l’organisation généralement hiérarchisée de la société édifie ainsi un système dans lequel les différences de statuts sociaux revêtent une importance particulière et régissent les rapports entre les individus selon leur appartenance à tel ou tel statut. D’autre part, l’identité d’une personne ne se réduit pas au seul aspect individuel, elle est constituée par tout un réseau de relations avec son entourage proche et lointain, et notamment avec les membres de sa lignée.

Cela se complique encore plus  avec les nouvelles donnes de la modernité et l’accession ou non à des statuts privilégiés que cela soit dans l’univers de l’administration et sa hiérarchie ou celui des affaires qui établi ses propres règles. Ce réseau relationnel complexe fait que  la personne ne peut s’affranchir sans dommage pour son insertion sociale.

ISLAM,INJURE ET CODES SOCIAUX

Le code de l’honneur

Il existe en arabe plusieurs termes pour désigner la notion d’honneur :sharaf, ‘Izz, karâma ; rujûla, en dialectal : nîf (le nez, car il s’agit de rester toujours la tête haute, et donc de garder cet appendice en permanence pointé vers le haut), rejla (terme qui comme rujûla en arabe littéral renvoie à la notion d’homme et donc à celle de virilité à prouver constamment et en toute circonstance).

L’acte qui consiste à bafouer l’honneur d’autrui se dit (mass) du verbe « toucher » : al mass bil-karâma : toucher à l’honneur ; la réaction défensive/contre-offensive : ad-difâ’  ‘an al karâma, ash-sharaf.

La notion d’honneur est étroitement liée à :

           Organisation tribale
  • la famille restreinte et élargie
    • l’ascendance et la filiation
    • le groupe, la tribu
    • la région d’appartenance ou de provenance
    • le pays
    • la religion (pratiquée ou non)
    • l’éthnie ou la « race »
    • Tout ce qui touche, évidemment à l’intégrité physique de la personne, selon qu’elle ait ou non des défauts apparents (malformations de naissance ou accidentelles), état de santé général ,âge et ses conséquences physiques et mentales…
    • Tout ce qui touche également à l’intégrité morale de la personne concernant les valeurs communément admises comme « nobles » et exemplaires (assifât al-hamîda).

Ce système d’injure-attaque/contre-attaque était valable au sein de l’organisation sociale traditionnelle et pouvait déclencher des réactions individuelles ou collectives quand le groupe ou toute la tribu étaient « touchés ». Cela pouvait mener jusqu’à des réactions violentes (batailles rangées) débouchant sur l’effusion de sang (loi du talion : qisâs).

Il se trouve que les bouleversements engendrés par l’histoire (colonisation, puis accès aux indépendances) ont brouillé les cartes en imposant un nouvel ordre social avec une nouvelle hiérarchisation par couches ou classes sociales et par conséquent de nouveaux modes de réactions plus ou moins adaptés à la nouvelle donne, plus ou moins inspirés ou dictés par les règles anciennes ou donnant lieu à une combinaison des deux.

Le colon, nouvel homme fort pouvait se permettre d’injurier ses employés ou toute autre personne dans ses parages sans craindre de réaction automatique, spontanée et encore moins de punition de la part des autorités dès lors que la ou les personnes visées sont des autochtones ou des « indigènes » dans le langage de l’époque.

La brutalité intrinsèque de la colonisation se manifeste donc également au niveau verbal, et les nouveaux maîtres, européens, souvent de « race blanche » n’hésitent pas à s’emparer de la langue du colonisé, dans ce qu’elle a de pire, pour inventer de nouvelles injures à leurs convenances, ciseler les pires formulations  souvent à caractère racistes touchant à ce que les « injuriés » ont de plus cher : la religion, la famille (et surtout les femmes qualifiées dédaigneusement de « Fatma »), l’appartenance éthnique ou supposée telle (arabe, berbère, nègre…).

Le corpus sémantique colonial est riche de ces « trouvailles » langagières qu’il est bon de savoir définitivement bien au fond des poubelles de l’histoire.

L’accession à l’indépendance va encore changer la donne et les enjeux. Avec l’accès au pouvoir de nouvelles catégories sociales, souvent elles-mêmes issues de milieux populaires, les notions de respect/irrespect pouvant déclencher ou non le système de l’injure vont changer en se déplaçant peu à peu des valeurs familiales, tribales ou régionales vers celles plus « palpables », plus visibles de statut social, grade, fortune, relations d’influences ou notoriété intellectuelle (y compris pour les tenants du savoir religieux qui en toutes circonstances gardent leurs privilèges et donc le droit à l’invective, aux sermons et aux condamnations verbales les plus virulentes). Au nom bien sûr de Dieu et du texte sacré.

L’argent devenant roi, avec son corollaire, la boulimie consumériste, les valeurs anciennes vont être remplacées peu à peu et plus ou moins discrètement, « officieusement » par des valeurs d’échanges à caractère matériel (règle du donnant-donnant) y compris concernant les femmes et les relations sexuelles, par le biais des mariages arrangés par exemple ou le développement d’une certaine forme de prostitution hypocrite et à peine voilée…

Sexe et blasphème : quand la religion se mêle au profane

Les injures les plus courantes sont souvent à caractère religieux et font appel à Dieu pour souhaiter la malédiction sur la personne injuriée. On a constamment recours  au verbe la’ana, yal’an  لعن، يلعن  (maudire) ou au nom verbal la’na suivi du mot Allah et d’une préposition :’alâ.

La’nat Allâh ‘alâ hâdha al qawm = que Dieu maudisse ces gens.

Cependant, souvent le nom d’Allâh n’est pas invoqué et on a juste le verbe précédé de son suffixe (ya) qui en devient donc le sujet anonyme. Yal’an bûk = qu’il maudisse ton père. Notons au passage que le verbe yal’an se mue en arabe algérien en yan’al. C’est sous cette forme qu’il est le plus utilisé en France.

L’art de l’injure, si l’on peut ainsi dire consiste à produire des formules de plus en plus compliquées, voire alambiquées afin de faire le plus de mal à la personne visée. Cela donne par exemple : yan’al dîn bûk = qu’(il) maudisse la religion de ton père. On  frôle déjà le blasphème , la personne visée et son ascendant étant sensés être musulmans !

Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ? Avec toujours cette obsession : faire mal le plus possible, quitte à en venir aux mains ! On a alors : yan’al bû yemmâk = que soit maudit le père de ta mère. Puis, le comble : yan’al dîn bû yemmâk = que soit maudite la religion du père de ta mère ! On touche à deux tabous suprêmes : la religion et la lignée parentale.

Le sommet est atteint lorsque à ces deux outrances, on mêle le sexe, celui de la mère, bien entendu, souvent sans soucis pour la cohérence du propos, seul compte le choc des mots. La notion d’inceste, mélangée au blasphème vient couronner le tout de manière à rendre le conflit irréversible, jusqu’à l’affrontement physique.

Les attaques verbales injurieuses ne font pas systématiquement appel au religieux et peuvent puiser surtout dans le répertoire de la calomnie, souvent sans égards pour la réalité des choses. Là encore les allusions ou déclarations perfides touchant au sexe sont légion. Allusion à l’homosexualité supposée de la personne visée, aux mœurs de sa génitrice et de son père (souvent les deux à la fois), son caractère (couardise,malhonnêteté,hypocrisie, trahison), le tout augmenté de qualificatifs à connotation sexuelle.

Enfin, signalons que de manière générale, recourir à l’injure quel que soit la raison reste mal vu, acte répréhensible par la morale, indigne des « vrais hommes », toléré à la limite en milieux féminins. Il est vrai que dans les milieux populaires, les femmes ont tendance à régler leurs conflits verbalement en recourant donc à l’invective sous toutes ses formes, l’affrontement physique leur étant quasiment interdit.

Lire aussi:

https://journals.openedition.org/remmm/1208

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M.Boudaakkar

Copyright Dilap 2020

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Bibliographie indicative

Évelyne LARGUÈCHE PUBLICATIONS OUVRAGES

 – L’effet injure. De la pragmatique à la psychanalyse, 1983, Paris, PUF (Voix Nouvelles en Psychanalyse), 167p.

 – L’injure à fleur de peau, 1993, Paris, L’Harmattan (Santé, sociétés et cultures), 176p.

 – Injure et sexualité. Le corps du délit, 1997, Paris, PUF (Sociologie d’Aujourd’hui), 166p. – Espèce de… !

– Les lois de l’effet injure, 2009, Éditions du Laboratoire Langages, Littératures, Sociétés, Université de Savoie, Chambéry, 148p. – Direction de : L’injure, la société, l’islam. Une anthropologie de l’injure, 2004, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée

  • Julienne Flory, Injuriez-vous : Du bon usage de l’insulte, Paris, La Découverte 2016,

Samuel Johnson, L’Art de l’insulte et autres effronteries, Anatolia (2007)

  • Nicolas RUWWET, Grammaire des insultes et autres études, Seuil, 1982 – 

DILAP

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