Les rêves et leur interprétation dans la culture arabo-musulmane

 

Le sommeil et le rêve dans le coran et les hadîth(s)

Interprétations, fantasmes et imaginaire collectif

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L’activité onirique, nocturne  ou diurne est le propre de l’homme. Involontaire, survenant durant le sommeil elle est toujours un grand mystère pour les scientifiques spécialistes de l’activité cérébrale, ceux travaillant sur le cerveau humain au sens scientifique strict, comme les autres spécialistes : neuro-psychologues, psychiatres, psychalystes… Malgré les progrès indéniables dans ce domaine, des pans entiers de ce phénomène restent encore inexpliqués.

D’où d’ailleurs la prolifération de « spécialistes » souvent auto-proclamés qui – grâce aux développement des médias modernes, notamment sur le web profitent des failles en matière de recherches pour brouiller encore plus les cartes dans le but d’en faire un business, souvent au détriment des règles de déontologie les plus élémentaires et surtout -concernant la culture arabo-musulmane – souvent à contre-courant des éléments de base qui constituent le socle de cette culture, à savoir le texte sacré et son corollaire, les hadîths… En se basant d’ailleurs sur une forme de sous-culture héritée des siècles de décadence après la chute de l’empire musulman et le développement d’ »un imaginaire populaire » sans limites destiné sans doute à compenser la vacuité scientifique et culturelle qui s’en est suivie, notamment pendant la période de domination ottomane.

Rêve : qu’en est-il dans le coran ?

Le rêve et son interprétation sont très récurrents dans le coran. Ce qui a amené les fuqahâ et Oulémas à y accorder une attention particulière, allant jusqu’à convaincre les savants médiévaux de considérer l’activité onirique comme une « matière » d’étude à part entière et d’y consacrer des recherches  quasi scientifiques avec, évidemment les limites des connaissances de l’époque en matière d’activité psychique.Bien avant la naissance de la psychanalyse et les travaux de Freud (1) et ses successeurs sur le rêve.

Pour les références coraniques qui parsèmeront ce texte, nous nous sommes basés sur les traductions citées dans la bibliographie, mais pour chaque traduction, et selon les versets, nous nous sommes donné la liberté de modifications -quand cela paraissait nécessaire – en fonction de notre propre lecture du Coran, de notre pratique de la langue arabe et de notre relation à l’islam de façon générale…

Sourate de Joseph

Le coran contient une sourate qui porte une importance particulière à l’interprétation des rêves: la Sourate “JOSEPH”.

Elle commence par le propre rêve du Patriarche (Sourate XII, versets de 1 à 6) :

« Nous te racontons le meilleur récit, grâce à la révélation que Nous te faisons dans ce Coran même si tu étais auparavant du nombre des inattentifs (à ces récits) (3).  Quand Joseph dit à son père: «Ô mon père, j’ai vu [en songe], onze étoiles, et aussi le soleil et la lune; je les ai vus prosternés devant moi» (4).  «Ô mon fils, dit-il, ne raconte pas ta vision à tes frères car ils monteraient un complot contre toi; le Diable est certainement pour l’homme un ennemi déclaré (5) Ainsi ton Seigneur te choisira et t’enseignera l’interprétation des rêves, et Il parfaira Son bienfait sur toi et sur la famille de Jacob, tout comme Il l’a parfait auparavant sur tes deux ancêtres, Abraham et Isaac, car ton Seigneur est Omniscient et Sage (6)».

Puis, sont citées les rêves de ses deux compagnons de prisons avec l’interprétation :

« Deux valets entrèrent avec lui en prison. L’un d’eux dit: «Je me voyais pressant du raisin…» Et l’autre dit: «Et moi, je me voyais portant sur ma tête du pain dont les oiseaux mangeaient. Apprends-nous l’interprétation (de nos rêves), nous te voyons au nombre des bienfaisants» (36).  «La nourriture qui vous est attribuée ne vous parviendra point, dit-il, que je ne vous ai avisés de son interprétation avant qu’elle ne vous arrive. Cela fait partie de ce que mon Seigneur m’a enseigné. Certes, j’ai abandonné la religion d’un peuple qui ne croit pas en Allah et qui nie la vie future» (37) . « Ô mes deux compagnons de prison! L’un de vous donnera du vin à boire à son maître; quant à l’autre, il sera crucifié, et les oiseaux mangeront de sa tête. L’affaire sur laquelle vous me consultez est déjà décidée.» (41).  Et il dit à celui des deux dont il pensait qu’il serait délivré: «Parle de moi auprès de ton maître.(42)».

Puis s’ensuit  le rêve du Roi de l’Égypte avec son interprétation :

« Et le roi dit: «En vérité, je voyais (en rêve) sept vaches grasses mangées par sept maigres; et sept épis verts, et autant d’autres, secs. Ô conseil de notables, donnez-moi une explication de ma vision, si vous savez interpréter le rêve» (43).  Ils dirent: «C’est fagot de songes, et nous ne savons pas interpréter les rêves!» (44).  Or, celui des deux qui avait été délivré, après quelque temps se rappela. Il dit: «Je vous en donnerai l’interprétation. » (45). «Ô toi, Joseph, le véridique! Eclaire-nous au sujet de sept vaches grasses que mangent sept très maigres, et sept épis verts et autant d’autres, secs, afin que je retourne aux gens et qu’ils sachent [l’interprétation exacte du rêve]» (46). Alors [Joseph dit]: «Vous sèmerez pendant sept années consécutives. Tout ce que vous aurez moissonné, laissez-le en épi, sauf le peu que vous consommerez » (47). « Viendront ensuite sept années de disette qui consommeront tout ce que vous aurez amassé ,sauf le peu que vous aurez réservé [comme semence] « (48). «  Puis, viendra après cela une année où les gens seront secourus [par la pluie] et iront au pressoir. (49) ».

Enfin, la sourate se termine par l’interprétation et la réalisation du rêve de Joseph cité dans les premiers versets :

« Lorsqu’ils s’introduisirent auprès de Joseph, celui-ci accueillit ses père et mère, et leur dit: «Entrez en Egypte, en toute sécurité, si Allah le veut!» (99). Et il éleva ses parents sur le trône, et tous tombèrent devant lui, prosternés. Il dit: «Ô mon père, voilà l’interprétation de mon rêve de jadis. Allah l’a bel et bien réalisé… «  (100).

Les rêves selon les hadith(s)

Selon la tradition (sunna),le prophète a classifié les rêves en trois catégories :

  • le rêve véridique qui est une émanation de Dieu.
  • les rêves sataniques qui sont des susurrements d’Iblis (2) et de ses « soldats » : les shayâtîn et/ou (les Djinns) **
  • les songes équivoques issus simplement des passions humaines.

 

Les hadîth(s) affirment  sans ambiguïté que le rêve véridique est une partie de la prophétie, qui va perdurer jusqu’à la fin des temps. Ibn Qayyim al-Jawziyya (3) avance que le rêve véridique est le prélude de la prophétie, et que son caractère prémonitoire est en fonction de la sincérité de celui qui le voit.

D’après Ibn `Abbâs,(4) « un homme vint trouver l’Envoyé d’Allah et lui dit : “Cette nuit j’ai vu en songe un nuage qui laissait tomber en gouttes du beurre et du miel et la foule se précipitait pour les recueillir dans leurs paumes, les uns en prenant peu, d’autres beaucoup, lorsque tout à coup une corde lia le ciel à la terre et je te vis saisir cette corde et t’élever dans les airs. Puis vint un autre homme qui saisit la corde et s’éleva également; il vint ensuite un autre qui fit la même chose, puis un troisième vint et saisit la corde qui se rompit puis se rejoignit de nouveau afin de lui permettre de s’élever également”. – “O Envoyé d’Allah, toi, pour qui je sacrifierais la vie de mon père, dit alors ‘Abû Bakr, (5) au nom d’Allah, laisse-moi donner l’interprétation de ce songe”. – “Interprète-le”, répondit le Prophète . – “Le nuage, reprit ‘Abû Bakr, c’est l’islam; le miel et le beurre qui en tombaient c’est le Coran avec sa beauté et sa douceur; c’est le Coran dont les uns lisaient beaucoup et les autres peu. Quant à la corde liant le ciel à la terre, c’est la Vérité que tu nous as apportée et c’est en t’y attachant qu’Allah t’a élevé. Après toi, viendra un homme qui se saisira de cette corde (de la Vérité) et qui, grâce à elle, s’élèvera. Un autre homme viendra ensuite et fera de même. Enfin, viendra un homme qui se saisira de la corde qui se rompra puis se rejoindra et l’homme s’élèvera. »

L’interprétation du rêve : une science reconnue ?

La société musulmane, dans laquelle l’interprétation des rêves reste autorisée, est très différente d’un occident chrétien qui a découvert , révélé et étudié ce phénomène  appelé l’ « inconscient », et elle n’a pas développé de véritables méthodes d’interprétation des rêves. L’ouvrage d’Ibn Sîrîn  reste une référence dans le domaine de l’oniromancie (7) arabe. Plusieurs traductions en langues étrangères ont en été réalisées.

Le Prophète aurait  dit qu’il ne fallait pas interpréter les rêves n’importe comment. L’interprétation se base sur la (re) connaissance et la compréhension du symbolisme. Ce symbolisme a des aspects qui sont universels et d’autres qui sont régionaux, car liés aux cultures locales. Ainsi, la vue du soleil dans le rêve peut symboliser le père ou l’autorité politique du pays du songeur selon le contexte du rêve. La couleuvre peut indiquer les biens terrestres, etc.

L’isrâ’ et le mi’râge. L’Ascension du Prophète : entre le rêve, le mythe et le message divin.

L’isrâ’ et le mi’râge , objet d’une littérature abondante et donc d’interprétations et de controverses continue, jusqu’à nos jours à alimenter conversations, questionnement, émerveillement mais aussi  -hélas- manipulations de la part des milieux fondamentalistes qui ne reculent devant aucun argument, réel ou imaginaire  pour avancer leurs pions dans le but de convaincre les citoyens musulmans du bien-fondé de leurs thèses extrêmistes.

L’ascension du prophète vers le Ciel  était selon beaucoup de savants une ascension physique et avec le cœur car rien n’est impossible avec la Puissance de Dieu. Bien que beaucoup de matérialistes se disant musulmans essayent d’interpréter cela en disant que c’était un simple rêve, probablement un message qu’il s’agit de décoder, au lieu de prendre cette aventure extraordinaire comme une vérité et de développer un imaginaire fantasque où chacun y ajoute ses propres désirs sublimés, sous couvert de la caution religieuse.

Le voyage nocturne se fonde sur le verset 1 de la sourate  17, «Le voyage Nocturne» du coran  qui dit:

« Gloire à celui qui a fait voyager de nuit son serviteur de la Mosquée sacrée à la Mosquée très éloignée dont nous avons béni l’enceinte, et ceci pour lui montrer certains de nos Signes. Dieu est celui qui entend et qui voit parfaitement. »

Coran, XVII, 1, Traduction D. Masson.

D’autres versets (1-18 de la sourate 53, «L’Etoile », et la sourate 71 « Noé », 19-25) ont été lus comme des compléments de celui-ci, qui décrivent le phénomène sans le nommer précisément.

L’événement est ensuite développé dans tous les grands recueils de hadith, dans les commentaires du Coran comme celui de Tabari, et dans une littérature spécialisée (kutub al-mi’raj,)  (livres du mi’raj)

La littérature relative au mi’raj dépasse rapidement le cercle des religieux et des théologiens, et se développe ensuite comme un genre littéraire arabe genre des qisas al-miraj, (histoires du miraj), à l’instar de l’abondante littérature sur les Histoires des Prophètes (Qisas al- Anbiyâ’).

Description du mi’râj : quand l’imaginaire collectif s’envole.

L’ensemble des récits de l’isra’ et du m’iraj rapportent une même succession d’événements :

  • Mahomet, qui dort à la Mecque près de la Ka’bah, est réveillé par l’ange Gabriel
  • Il accomplit le voyage vers Jérusalem sur al- Bourâq, une créature surnaturelle, sorte de cheval ailé, curieusement aux traits féminins, notamment dans l’icônographie (limitée et souvent interdite qui nous est parvenue)). En route, ils rencontrent des puissances bonnes et mauvaises, visitent Hébron et Bethléem.
  • Arrivé à Jérusalem, il rencontre les Prophètes Abraham, Moïse et Jésus, et dirige leur prière.
  • Il monte dans les sept cieux par une « échelle » ou toujours sur cette monture surnatuelle al- Bourâq.
  • Il visite les sept cieux. Au ciel inférieur, il rencontre Adam, au second Jésus  (‘Issa) et Jean-Baptisdte (Yahya), au troisième il vit Joseph, fils de Jacob (Yusuf), au quatrième, Hénoch (Idris), au cinquième, Aaron (Haroun), au sixième, Moïse ( Mûssa) et enfin, au septième ciel, c’est au tour d’Abraham (Ibrahim). Il atteint ensuite un lieu où il entend le bruit des calames qui écrivent la destinée (Al-Maktûb ou al-Lawhh al-Mahfûdh, le Tableau Protégé).

  • Il rencontre Dieu et discute avec Lui le nombre de prières quotidiennes. Moïse participe à la discussion et encourage Mahomet à demander une réduction du nombre de prières de cinquante à cinq, ce qui est fait après plusieurs aller-retour, sans que ces prières perdent de valeur.
  • Il revient à la Mecque, où son récit est accueilli avec scepticisme par ses proches, hormis Abu Bakr.

Des détails, variantes et compléments nombreux existent dans les textes. Bukhari fait par exemple mention du Lotus des confins, Sidr al-Muntahâ et de la visite du Paradis par Mahomet ; certains textes évoquent aussi une visite des enfers.

Les songes équivoques issus simplement des passions humaines.

Cette partie sera traitée dans un article à venir, car sortant du cadre strict du religieux, elle concerne tout être humain, musulman ou non.

A suivre…

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Notes:

(1)  http://djaphil.fr/textes/lecture-le-reve-chez-freud-freud-et-la-theorie-psychanalytique-du-reve-57

  • (2)  Iblis ( إبليس), ou Éblis, est une figure citée dans le coran, généralement dans un contexte lié à la création d’ Adam et l’ordre de se prosterner devant lui. Après son refus, il a été chassé du ciel. En raison de sa chute, il est souvent comparé à Satan des traditions chrétiennes. Dans la tradition Islamique, Iblis est souvent identifié avec al-Shaytân (« le Diable »). Cependant, alors que Shaitan est utilisé exclusivement pour une force maléfique, Iblis est titulaire d’un rôle plus ambivalent dans les traditions islamiques..

Le mot Iblis serait probablement issu du grec ancien διάβολος (diábolos).

(3) Ibn Al-Qayyim al-Jawziyya est né le sept du mois de Safar de l’an 691H (1292). Il est aussi connu comme le disciple du réformateur sunnite influent du XIVe siècle, le savant érudit Ibn Taymiyya, avec qui il est emprisonné en 1326 pour dissidence contre la tradition établie lors de l’incarcération d’Ibn Taymiyya.

  • (4) Abd Allâh ibn Abbas, né vers 619 et mort vers 687-688, est le fils d’Al-‘Abbas ibn ‘Abd al-Muttalib et est un cousin paternel de Mahomet, Il est respecté par les musulmans pour ses connaissances. Il est un des premiers experts du Coran, ainsi que de la Sunna.Wikipedia.
  • (5) Abou Bakr As-Siddiq(أبو بكر الصديق) ;  né vers 573 et mort le 23 aout est un Compagnon du perophète, devenu ensuite dirigeant religieux, politique et militaire. Il fut le successeur du prophète et premier calife  de l’islam de l’an 10 à 12 après l’Hégire c’est-à-dire de 632 à 634 en datation grégorienne.

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  • ** Djinns et Shayâtîns : il y a de fait une grande confusion entre shaytân et djinn. Même dans le coran. Les explications divergent selon les fuqahâ (théologiens).

 Pour les musulmans, les djinns sont des  créatures habitant la Terre et qui vivent près des points d’eau (surtout usées), dans les endroits déserts et les forêts…. Pour se manifester, ils prennent diverses formes ,dont celles de l’homme ou des animaux, couramment des serpents. Le mot djinn, ou ‘Ifrît (عِفٰرِيتْ) (pluriel : ʿafārīt) (عَفَارِيت), désigne d’ailleurs à la fois ces esprits et certaines variétés de serpents. Leurs noms, paroles ou comportements, qui demeurent étranges, permettent de les distinguer des humains quand ils en prennent la forme. Certaines de ces créatures étaient, selon les légendes pré-islamiques.

Dans le coran, il est dit :

« Je n’ai créé les Djinns et les Hommes que pour qu’ils M’adorent »

Sourate 51 – Verset 56

 Dans la Sourate LV, al-Rahmân (« Le Tout Miséricordieux »), les djinns sont des êtres créés de feu :

« 14. Il a créé l’homme d’argile sonnante comme la poterie ;
15. Et Il a créé les djinns de la flamme d’un feu sans fumée ; »

Le singulier šayṭān (شَيْطان) « Satan » se réfère généralement à Iblis.

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Traductions du Coran:

.1. Kasimirski, Le Coran, Flammarion, 1993.

2. Régis Blachère, « Le Coran : al-Qor’ân« , Maisonneuve et Larose, 1966. 

3. Denise Masson, « Le Coran« , Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1967. 

4. Hamidullah, Muhammad, Le Saint Coran, Dar Al-Ma’rifa, 2001. 

5. Jean Grosjean, Le Coran, Le Seuil, Collection Point, Série Sagesse, 2001. 

6. André Chouraqui, « L’Appel« , Robert Laffont, 1991.

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Mahfoud Boudaakkar

Octobre 2020

Copyright : Editions DILAP – 2020

 

 

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