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Le mouvement féministe maghrébin (3) : Les Oulémas et les femmes

جمعية علماء المسلمين الجزائريين والنساء

Les Oulémas et la question féminine

Une Zaouia moderne: contre le salafisme

Nous sommes parfaitement conscients que l’expression »Mouvement Féministe Maghrébin » pose question et mériterait de nombreuses clarifications, tant les situations des femmes dans les trois principaux pays, leurs histoires à la fois personnelles et collectives en tant que mouvements structurés ou non sont différentes et parfois même très éloignées en terme d’expériences.

Mais il y a au moins deux choses qui les réunissent par la force de l’histoire et de la géographie :

  • La question coloniale, bien que vécue/subie différemment selon le pays.
  •  La question religieuse tant on connaît l’importance primordiale qu’accorde tous les dogmes religieux et notamment l’islam à la place et au rôle de la femme dans la société.

Il n’est nullement question de revenir sur le rôle fondamental joué par les femmes maghrébines dans tous les actes de résistance et de combats menés depuis au moins la domination romaine.

Celui des Algériennes au sein du mouvement nationaliste depuis le début du siècle dernier jusqu’au récent « Hirâk » en passant par l’épopée glorieuse de la guerre d’indépendance nationale n’est plus à démontrer et bénéficie d’une littérature et d’une iconographie abondantes.

Pour l’instant, nous nous limitons au cas algérien. Les suites de ce dossier seront consacrées bien évidemment à la Tunisie et au Maroc.

On ne peut comprendre l’attitude et les choix des dirigeants algériens vis-à-vis des femmes après l’indépendance qu’en étudiant ou en revoyant la place qui leur a été accordée et ce depuis le siècle dernier au sein du mouvement national de libération. Et notamment auprès des Oulémas (docteurs de la foi) au sein de l’Association des Oulémas Musulmans d’Algérie  جمعية علماء المسلمين الجزائريين

L’ Association des Oulémas de 1931 à 1991, du centenaire de l’Algérie française aux victoires électorales du Front Islamique du Salut L’Association des Oulémas Musulmans Algériens (AOMA) fut créée en 1931 à Alger, juste après les fêtes du Centenaire de la conquête française en Algérie. Elle regroupait des savants religieux (ʿālim, pl. ʿulamāʾ) qui avaient éprouvé le besoin de s’unir pour porter la voix des musulmans algériens en contexte colonial. Très vite, la direction de cette association de loi 1901 fut dominée par les tenants d’un courant « réformiste » (muṣliḥ) dont la figure de proue était le Constantinois ʿAbd al-Ḥamīd Ibn Bādīs (1889-1940). L’iṣlāḥ (réforme ou réformisme en français, deux termes qui n’ont pas la même portée) signifiait pour ces oulémas un retour aux sources scripturaires et la condamnation des pratiques liées au culte des saints, le « maraboutisme », que la majorité des musulmans considéraient comme une part de l’islam au Maghreb dans les années 1930.

Ce  »maraboutisme », qui vient du terme arabe مرابطون    s’était largement développé et organisé à l’époque ottomane, sous la Régence d’Alger. C’était en effet la seule pratique « religieuse » tolérée par les dirigeants turcs, pratique entretenue par un climat culturel globalement rétrograde, où les sciences d’antan avaient laissé la place au charlatanisme, aux superstitions, mythes et autres histoires falsifiées ou tout simplement ignorées. Précisons à ce sujet que, contrairement à une idée fort répandue et largement diffusée par les autorités algériennes post-indépendance , ce  ne sont pas les Français qui ont interdit l’usage de la langue arabe dans les administrations , mais bel et bien les Beys qui n’accordaient de postes importants dans tous les domaines qu’aux Turcs ou aux turcophones (généralement des Kouloughlis issus de mariages mixtes algéro-turcs).

 Pour en revenir à l’Association des Oulémas, la prédication devait ainsi permettre la diffusion d’un islam réformé , loin du culte des saints et des pratiques d’inspiration soufie. En remontant jusqu’à 1931, il ne s’agit pas de refaire une énième fois le récit mythique des origines et de la lutte supposée entre réformistes et soufis maîtres de Zaouias (écoles au sens propre mais aussi au sens de courant sprirituel ou tarîqa ) ni  entre indépendantistes et assimilationnistes, mais de tenter de comprendre comment s’est construite l’Association des Oulémas, ce que représente son évolution dans l’Algérie coloniale, son rapport aux partis politiques et notamment au rôle que devaient y jouer les femmes .

 L’enseignement était  au cœur des préoccupations des promoteurs , parce qu’il est le point névralgique par lequel le « fait religieux », selon les choix pouvait être imposé . La promotion de la langue arabe et de l’islam est la principale mission que se donnèrent ces hommes, rejoints par quelques femmes qui enseignaient dans des écoles coraniques auto-subventionnées. Le développement de l’Association après la mort d’Ibn Bādīs en avril 1940 et la Seconde Guerre mondiale est marqué, sous la Présidence du cheikh al-Ibrāhīmī (1889-1965), par la structuration renforcée de ce système d’enseignement, au point de constituer un véritable petit ministère de l’enseignement islamique en Algérie. Par la diffusion d’une conception de l’identité algérienne comme arabe et musulmane. Tout le travail de l’AOMA en faveur de la séparation de l’islam et de l’État colonial est politique : les Oulémas argumentent, négocient, se conforment aux lois coloniales pour faire entendre leur voix avec celle des réformistes politiques comme Farḥat ʿAbbās (Ferhat Abbas ; 1899-1985). En 1952, le Président de l’Association, le cheikh al-Ibrāhīmi, quitte l’Algérie pour Le Caire, alors capitale du nationalisme arabe. Il y représente l’AOMA auprès des leaders arabes et musulmans, renforce les liens avec les mouvements nationalistes et islamiques et favorise ainsi la venue d’étudiants de l’Institut Ibn Bādīs, créé en 1947 à Constantine, dans les établissements supérieurs du Moyen-Orient.

 L’exil au Caire du cheikh al-Ibrāhīmī est le prolongement d’années de contact et d’échanges avec l’Égypte d’abord et de façon plus large avec le monde musulman. Sans ce cadre élargi, il n’est pas possible de comprendre comment l’Association construit l’identité arabe et musulmane de l’Algérie.

De toutes ces actions louables dont l’histoire restera témoin, nous retiendrons que l’Association n’a que peu donné la parole aux femmes et que le mouvement réformiste musulman (pour ne pas dire islamique), n’a pratiquement pas laissé de grands noms féminins ni en tant que militantes, ni en tant que leader-théoriciennes .

C’est à notre sens, ce parti-pris d’une Algérie arabe, donc forcément arabophone, musulmane, donc forcément exclusive de toute autre croyance qui allait faire le socle idéologique de ce que nous appelons le « néo-FLN » dans son volet nationaliste panarabe baathiste et sa rétractation religieuse, vers la rigidité et peu à peu, l’adoption (même officieuse) du salafisme, aide pécuniaire saoudienne en prime.

Ce terreau, doublement malsain allait faire le lit du FIS et son salmigondis théo-politique largement construit autour de la question féminine devenant peu à peu une obsession, la femme étant le mal absolu qui rongeait l’Algérie.

A suivre…