Quand les femmes s’emparent de tous les répertoires.

 

ثورة نسوية في جميع أنواع الغناء

Par M. Boudaakkar

 

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Voix de femmes, voix d’hommes

Les différences entre les voix de femmes et d’hommes relèvent du fait de la structure physique même qui les différencie à plusieurs niveaux autres que celles liées directement au sexe. Ces différences inter-genre sont perceptibles aussi bien en ce qui concerne le timbre, la puissance, l’élocution, que des aspects d’ordre phonétique et même psycholinguistiques. D’importantes variations inter-langues peuvent également étre constatées. La langue parlée couramment influe sur la « nature » de la voix aussi bien chez les femmes que chez les hommes . Essentiellement, et sauf exceptions, la voix féminine est reconnue et identifiée par son caractère aigu, alors que l’homme est sensé produire des sons graves.

Voix de femmes : le chant des sirènes ?

Seule la connaissance des caractéristiques propres à la voix (émission, timbre, intensité, couleur, tessiture), et de ses origines organiques  (poitrine, tête, gorge, fausset, etc…) permet  une compréhension des phénomènes vocaux, en particulier en termes de chants (interprétation, mais aussi répartition des répertoires selon les thèmes chantés).

La voix féminine, dans l’imaginaire collectif et souvent dans les faits mêmes est à l’image de son corps : synonyme de beauté, de douceur, de tendresse, de « maternalisme » au sens le plus noble du terme, d’apaisement…. Bref, elle suggère, elle réveille même l’amour au sens le plus large du terme.

Autrement dit, selon les normes traditionnelles, il y a des des chansons « bonnes » pour les femmes et d’autres strictement réservées aux interprètes masculins. Ce principe masculin/féminin appliquée au chant est valable pour l’ensemble du monde arabe et pour tous les genres musicaux.

Les canons musicaux traditionnels ont enserré la chanson arabe dans un corset étouffant la condamnant à la répétitivité; elle a également souffert de la sclérose du langage, étroitement surveillé et censuré, surtout quand il s’agit de chanter l’amour, d’où la mièvrerie des sujets qui pouvaient être conventionnellement traités (éternelles ritournelles sirupeuses , renvoyant plus au genre de poésie arabe appelé « ghazal », c’est à dire avec un volet « platonique » considérable, évacuant pratiquement toute référence, même allusive à l’amour physique …).

Voix de sorcières

Mais la voie féminine peut aussi dans certains cas, représenter le Mal absolu, le créer et l’incarner, en devenir l’instrument pour mener les hommes vers le désastre. Un peu à l’image de ces sirènes qui,  selon, la mythologie grecque « sont des divinités de la mer, musiciennes dotées d’un talent exceptionnel, elles séduisaient les navigateurs attirés par les accents magiques de leur chant, de leurs lyres et flûtes perdaient le sens de l’orientation, fracassant leurs bateaux sur les récifs où ils étaient dévorés par ces enchanteresses. Elles sont décrites au chant XII de l’Odyssée comme couchées dans l’herbe au bord du rivage entourées par les « amas d’ossements et les chairs desséchées des hommes qu’elles ont fait périr » (1).

Dès lors que les paroles commencent, même discrètement à flirter avec l’éros, la chanson est bannie, confinée dans des milieux marginalisés et n’a pour auditoire qu’un public d’initiés très majoritairement (pour ne pas dire exclusivement) masculin.

Même la chanson raï présentée lors de son émergence en France dans les années 80 comme « marginale » et subversive n’a pas vraiment dérogé à la règle ! Sa seule subversivité résidait essentiellement dans le fait qu’elle a enfreint les tabous sexuels, et encore ! Sous forme de langage souvent très codé et de clins d’œil aux initiés… Les « cheikhat »  du raï n’ont été admises sur les ondes de la radio puis à la télé que très tardivement (2).                                                                                                                Cheikha Remitti

Le châabi, art musical masculin investi par les femmes
El Hadj al-ANKA

Ce que l’on appelle le « châabi » en Algérie est en fait l’aboutissement d’une grande musique appelée « classique » et qui nous vient de la lointaine et nostalgique Andalousie musulmane .

Le principal maître de cet art (on va dire vulgarisation de la musique arabo-andalouse) est le grand Maître El-Anka qui a fait bien des émules.

Jusque là, le « châabi » était resté un art très masculin.

L’intérêt de ces dernières années est que des femmes algériennes s’en soit emparées! Et avec tellement de talent !

 

A l’échelle de la France (où ce genre musical est peu connu) ces femmes ont montré que :

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Notes:

(1) Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sir%C3%A8ne_(mythologie_grecque)

(2) « Cheikha ». Mot polysémique, il signifie au masculin à la fois, vieux, sage, maître et même « professeur, enseignant », notamment en Algérie. Ici , il désigne des chanteuses-poétesses spécialisées dans les chanson d’amour avec un volet érotique plus ou moins explicite. La plus célèbre d’ente elles est la Cheikha Remitti, dont la célébrité a largement dépassé les frontières de l’Algérie et de l’ensemble du Maghreb, écoutée et adulée même en France et dans une partie de l’Europe. Elle est considérée comme la « mère » de tous les jeunes qui se sont mis à ce type musical, en se faisant appeler « Cheb » (jeune) pour se différencier des « cheikhat » jugées démodées.