Littérature maghrébine d’expression française

La littérature maghrébine francophone est une littérature d’ expression française née durant la colonisation dans les trois pays. Elle est le fait d’auteurs majoritairement dialectophones ayant été amenés à s’exprimer par écrit en langue française, le plus souvent faute de maîtriser suffisamment l’arabe dit classique.

Si ses problématiques et ses enjeux s’inspirent du contexte colonial dans la première moitié du xxe siècle, avec une évolution de l’ exotisme vers des textes anticoloniaux, elle prend véritablement son essor avec les indépendances.

Travaillée par les tensions sociales et politiques qui traversent les trois pays, la littérature maghrébine d’expression française, pendant toute la seconde moitié du xxe siècle, s’interroge essentiellement sur les thèmes du pouvoir autoritaire, de l’identité déchirée, de l’immigration ou encore du poids de la religion et du conflit entre la modernité et la tradition.

Kateb Yacine

Au nombre des écrivains précurseurs, consacrés par la critique et le lectorat, citons notamment notamment Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Albert Camus, Albert Memmi, Abdellatif Laabi, Taos Amrouche, Assia Djebar…

Le contexte colonial

L’émergence de cette littérature en langue française s’inscrit dans le contexte des politiques linguistiques de l’autorité coloniale. La langue arabe, déjà marginalisée sous la domination ottomane, était interdite dans les administrations, l’enseignement et tout ce qui touchait à la vie publique.

Mohammed Dib

Confinée dans des zaouias et écoles coraniques sans grands moyens avec pour seul but (toléré) d’y apprendre le Coran et donc quelques rudiments d’écriture-lecture. Dans des pays où l’immense majorité des populations était condamnée à l’analphabétisme ou un semi-illetrisme.

Zaouia/Ecole coranique

La relation à la langue française et le choix de l’employer dans une perspective littéraire a été source d’âpres débats pour les écrivains, comme Kateb Yacine qui la considérait comme un « butin de guerre » ou Rachid Boudjedra qui a fini par écrire ses œuvres en arabe après avoir commencé sa carrière dans la langue de Molière.

Les fictions du début du xxe siècle sont marquées par une tendance à l’exotisme, au pittoresque et à une présentation plutôt bienveillante de l’assimilation culturelle. Cette littérature plutôt folklorique ne s’attaquait pas frontalement au récit colonial, mais elle manifestait parfois un certain déchirement d’identité.

L’écrivain Mahmoud Aslan explore ainsi le thème de la conscience malheureuse, par exemple en 1940 dans Les yeux noirs de Leïla, où le protagoniste Naguib se révèle incapable de choisir entre ses origines et l’Occident. L’émergence d’une littérature indigène, même coupée des masses populaires et articulée à l’agenda colonial, contribue néanmoins à l’affirmation d’écrivains singuliers dans un contexte qui tendait à gommer les individualités et l’autonomie créatrice au sein des peuples colonisés.

Emergence des mouvements nationalistes

La montée en puissance des mouvements nationalistes s’accompagne de remises en causes partielles ou complètes du colonialisme. La veine anticolonialiste dans les romans  s’affirme à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans les années 1950, au Maghreb comme dans le reste de l’Afrique subsaharienne.

La guerre d’Algérie incite particulièrement les écrivains à s’engager. Ainsi, Djamel Amrani témoigne de la torture en 1960 dans un récit autobiographique et le conflit parcourt par la suite sa création poétiqu.Henri Krea utilise la figure de Jughurta pour camper la figure du résistant dans sa pièce de théâtre Le séisme. La parution de Nedjma en 1956, de Kateb Yacine, est l’un des romans phare de la période, tant pour ses caractéristiques stylistiques que pour sa portée historique.

La portée critique de ces œuvres s’étend à d’autres réalités sociales, comme le poids de la tutelle paternelle dénoncé par Driss Chraïbi, la survivance des superstitions et de coutumes jugées archaïques par Mouloud Mammeri ou les inégalités sociales décrites par Mohammed Dib.

Indépendances: nouvelle donne, enjeux et parcours différents

Après la décolonisation, la tonalité vindicative de la littérature maghrébine s’élargit à la critique des régimes en place et à la description des pesanteurs sociales qui traversent ces trois pays. Le désenchantement, l’amertume et le refus de l’héroïsation sont prégnants dans les créations des années 1970.

Les écrivains, adeptes de formes plus éclatées, cultivent une inclination à la transgression ou à des revendications désormais détachées du contexte colonial. L’Algérien Nabile Fares et le Marocain Mohammed Khayr Eddine montrent ainsi respectivement l’importance de la culture berbère, ignorée, voire même combattue ou dénigrée et l’hypocrisie de la monarchie, à rebours d’une vision lisse et unificatrice des sociétés promues par les discours nationalistes.

Le caractère subversif de l’écriture se manifeste également par la profusion d’anti-héros, de marginaux et d’inadaptés. Le spectre de la folie sert ainsi de miroir à une société en crise ou engluée par son conformisme : dans L’insolation de Rachid Boudjedra, paru en 1971, ou Moha le fou, Moha le sage de Tahar Ben Djelloun paru en en 1978.

Intégrisme islamique et guerre civile algérienne

Les années 1990 voient la montée de l’intégrisme islamiste. La guerre civile algérienne incite les écrivains algériens à renouveler leurs préoccupations, comme Tahar Djaout ou Rachid Mimouni, tandis que de nouvelles plumes s’affirment pour dénoncer l’intolérance et le fanatisme, tels que Yasmina Khadra ou Malika Mokaddem. Les crimes terroristes sont par exemple le thème central du recueil de nouvelles et de récits Oran, langue morte d’Assia Djebar, ou de plusieurs romans de Yasmina Khadra comme Les Agneaux du seigneur en 1998. L’arbitraire et le fonctionnement mafieux du pouvoir restent des cibles privilégiés, mêlées parfois à condamnation de la violence religieuse, comme en témoignent Les sens interdits de Mourad Djebel ou Rose d’abîme d’Aïssa Khelladi.

Insurrection et guerre civile en Algérie

La guerre civile algérienne a été source de traumatismes profonds au sein de toute les couches de la population. Sujet longtemps tabou, elle a en quelques sortes inhibé les esprits créateurs aussi bien en matière de littérature que de cinéma ou de théâtre. Mais les langues commencent à se délier et de plus en plus d’écrivains n’hésitent plus à situer leurs trames dans ce théâtre sanglant. De même qu’il n’y a guère de doute que les derniers événements au Maghreb (Révolution de Jasmin en Tunisie, Hirak en Algérie) ne manqueront pas d’inspirer les auteurs…

Voix féminines

Marguerite Taos Amrouche

Des romancières pionnières ont écrit avant la Seconde Guerre mondiale, comme l’Italo-Marocaine Elisa Chimenti, attentive au régionalisme tangérois, ou Djamila Debèche, créatrice du premier journal féministe algérien. Depuis les années 1990, l’image des femmes dans les romans écrits par des romancières tend à moins se focaliser sur l’oppression patriarcale pour questionner le désir ou l’identité sexuelle. Par exemple, Le siècle des sauterelles de Malika Mokeddem, remarqué pour sa reconstitution de la vie nomade dans le désert algérien, brouille ainsi les identités et les assignations sociales, dont celles du genre, tandis que Les nuits de Strasbourg d’Assia Djebar montrent les sentiments et l’attirance de Thelja, jeune algérienne mariée, pour un jeune Français.

Fatima Mernissi

Si Taos Amrouche , Assia Djebar et Fatima Mernissi sont les pionnières de la littérature féminine d’expression française au Maghreb, d’autres, encore plus nombreuses, ont écrit les souffrances, les aspirations et les rêves des femmes à travers des personnages — féminins et masculins — tiraillés entre l’émergence de l’individu en tant qu’entité libre de ses choix et le poids d’une société qui a tendance à dissoudre l’individualité, jusqu’à l’effacer, dans le groupe.

Assia Djebar
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