Fondamentalismes islamiques : géopolitique et financements occultes (1)

De l’Afghanistan au Sahel, en passant par l’Egypte, l’Algérie, l’Irak, et la Syrie 

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De  même qu’il n’ y a pas Un Islam mais Des islams au sens où cette religion, à partir de son pilier central, le coran lui-même a toujours permis  plusieurs lectures possibles et des interprétations différentes selon les époques et les enjeux politiques ou sociaux du moment, on peut dire aussi qu’il n’y a pas UN fondamentalisme musulman sous la forme d’une doctrine cohérente et homogène commune à tous les mouvements extrémistes actuels qu’ils affichent ouvertement leur radicalisme ou non.

Certes, les mouvements fondamentalistes existants et qui s’activent un peu partout dans le monde et pas seulement dans les pays musulmans sont tous issus d’une même matrice théo-politique : le salafisme wahabite prolongé par les théorisations et pratiques de la Société des Frères Musulmans (1), pratiques au sens d’organisation, de prosélytisme et d’interventionnisme efficace (réconfort moral et aide matérielle) partout où des populations en difficultés se sentaient abandonnées par les dirigeants du pays concerné. C’est-à-dire la quasi-totalité des pays arabes et/ou musulmans, du Maroc aux confins de l’Indonésie.

Les différentes organisations qui se réclament ouvertement ou non de ces deux courants, au-delà des dénominations qu’elles se donnent (al-Qa’ida, Hamâs, Daesh, Boko Haram…) n’ont pas toutes le même programme politique ni tout à fait le même projet de société, à supposer qu’elles en ait un, du fait que chaque pays où elles apparaissent possède ses propres particularités historiques, culturelles, politiques et sociales.

De ce fait, par exemple,  on ne peut même pas parler d’un » fondamentalisme maghrébin », puisque chaque pays a « ses fondamentalistes » lesquels ont leurs propres organisations, leurs propres sources de financement et surtout leur propre « ennemi à abattre » : le régime en place. Les régimes des pays du Maghreb mis en place après les indépendances (en comptant la Lybie et la Mauritanie) étant  sensiblement différents, bénéficiant de ressources et d’alliance extérieures différentes, de moyens de répression à la mesure de leurs forces armées et policières respectives, les moyens de « lutte » (propagande, recrutements au sein de catégories sociales bien ciblées, choix et modalités des sources de financement et priorités tactiques et/ou stratégiques) ne pouvaient qu’être différents aussi, c’est-à-dire adaptés. Bien entendu, une solidarité réelle existait entre les militants des trois principaux pays, avec notamment la circulation clandestine à travers les frontières aussi bien des hommes que du matériel de propagande, d’armes ou d’argent liquide…

Ni le mouvement tunisien Ennahda ((2), ni  le Parti de la Justice et du Développement (PJD) au Maroc n’ont eu la « chance » du FIS algérien (Front Islamique du Salut), devenu parti légal à la suite de la décision de l’ancien président Chadli Bendjedid d’instaurer le multipartisme et de passer du socialisme à une économie de type libéral permettant  ainsi, à un parti ouvertement islamiste comme son nom l’indique, de participer aux élections municipales, puis législatives et enfin à la présidentielle.

De l’avis de nombreux observateurs, Chadli aurait pris cette décision pratiquement seul, contre l’avis de nombre de ses conseillers, de l’armée et les conseils des ses voisins de l’époque, Hassane II et Kadhafi. Son obsession majeure était de se libérer de la tutelle du FLN en pressentant que le FIS allait l’emporter aux législatives, puis le choisir comme candidat « libéral » en remerciement de l’énorme cadeau qu’il venait de leur faire en les faisant rentrer légalement dans le jeu politique et donc en partageant le pouvoir avec lui en rentrant en force dans un gouvernement qui pourrait réaliser leur projet politique et social, à savoir une « république islamique », quitte à l’appeler autrement.

L’émergence du fondamentalisme n’est pas le fait  de Chadli et des décideurs qui l’ont suivi dans sa stratégie d’ »ouverture » politique et économique. L’empreinte d’un certain rigorisme islamique était déjà présente au sein du FLN « canal historique » et l’islam était reconnu comme religion d’Etat dès la naissance de la jeune République algérienne. (Constitution de 1963).

C’est bien H. Boumediène et son régime qui ont fait le lit de l’islamisme radical (3).

Face au développement des courants fondamentalistes, Boumediène avait voulu créer une force politique “informelle”, notamment chez les jeunes et les étudiants pour contrecarrer l’activisme des militants du PAGS (Parti de l’Avant-Garde Socialiste, ex Parti Communiste Algérien , PCA).

Avec en point d’orgue, la création d’Instituts islamiques, entièrement à la charge de l’Etat parallèlement à l’Education Nationale mais sous l’égide du ministère des affaires religieuses. Ces instituts, en principe devaient dispenser un enseignement général, mais avec une dominante de taille : l’étude de la théologie musulmane avec pour prétexte de former des chercheurs, des enseignants en matière religieuse et des imâms compétents. Autre raison affichée : permettre à tous les élèves en situation d’échec scolaire scolaires et surtout ceux exclus de l’Education Nationale pour diverses raisons, de poursuivre donc un cursus scolaire, moyennant la simple présentation d’un certificat de scolarité (souvent trafiqué). Ces institiuts ont donc accueilli des jeunes déscolarisés et souvent de milieux très défavorisés.

A la fin de ce cursus spécial, les élèves étaient autorisés à passer le baccalauréat et en cas de réussite de s’inscrire dans n’importe quelle université de leur choix…

C’est dans ce vivier que le Fis a recruté la plupart de ses cadres, prêcheurs et militants-propagandistes.

Les principaux conseillers au sein de la direction venaient des mêmes pays qui finançaient généreusement ce parti, à savoir l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golf.

Il n’est pas étonnant que le principal responsable de ce parti, en fin de carrière politique, ait trouvé refuge en Arabie, après l’échec de cette “aventure démocratique”désastreuse (destitution de Chadli, interruption des élections et guerre civile de plus d’une décennie).

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A suivre…

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Mahfoud Boudaakkar, octobre 2020

Copyright : Editions DILAP 2020

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Notes :

  • Voir notre article : https://dilap.com/islam/orthodoxie-musulmane-et-fondamentalismes/
  • Le mouvement Ennahdha est né à l’épreuve de l’autoritarisme de Bourguiba puis de la dictature de Ben Ali. Il apparaît en Tunisie en 1979, sous le nom de Mouvement de la Tendance Islamique(MTI) et dans la mouvance des Frères Musulmans égyptiens. Utilisé d’abord contre les partis gauchistes qui le précèdent, le MTI, se structure par rapport aux deux pôles du champ politique qui le voient naître, avant d’être interdit puis persécuté, comme ses devanciers.
  • L’islam de Houari Boumediène : http://aan.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/AAN-1978-17_31.pdf

références internet :

Tunisie : https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2012-3-page-189.htm

Maroc : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2006-1-page-79.htm

Arabie Saoudite/Grande Bretagne : https://www.la-croix.com/Religion/Islam/LArabie-saoudite-premiere-source-financement-lislam-extremiste-britannique-2017-07-06-1200860997

 

 Bibliographie :

  • Adraoui Mohamed-Ali, Du Golfe aux banlieues : le salafisme mondialisé, Paris, Presses Universitaires de France, 2003.
  • Ainine Bilel, Crettiez Xavier, Gros Frédéric, Lindemann Thomas, « Radicalisation : processus ou basculement ? », Radicalités, n° 1, ORAP-Fondation Jean Jaurès, 2016.
  • Alava Séraphin, Frau-Meigs Divina, Hassan Ghayda, Hussein Hasna, Les médias sociaux et la radicalisation conduisant vers l’extrémisme violent des jeunes : Rapport UNESCO, Direction de l’information et de la communication, 2017.
  • Alava Séraphin, Frau-Meigs Divina, Hassan Ghayda, « Note de synthèse internationale sur les liens entre les médias sociaux et les processus de radicalisation menant à la violence », QUADERNI,n° 95, à paraître (printemps 2018).
  • Amghar Samir, Fall Khadiyatoulah, « Quitter la violence islamique. Retour sur le phénomène de désaffiliation djihadiste », Revue du MAUSS, vol. 49, n° 1, 2017, p. 243-255.
  • Amghar Samir, Haenni Patrick, « L’idéal salafiste », Manière de voir, vol. 145, n° 2, 2016, p. 14.
  • Amghar Samir, « Le salafisme en France : acteurs, enjeux et discours », Sens-Dessous, vol. 9, n° 2, 2011, p. 35-48.
  • Amghar Samir, « La Ligue islamique mondiale en Europe : un instrument de défense des intérêts stratégiques saoudiens », Critique internationale, vol. 51, n° 2, 2011, p. 113-127.
  • Amghar Samir, Le salafisme d’aujourd’hui. Mouvements sectaires en Occident, Michalon, 2011.
  • Amghar Samir, « L’Europe, terre d’influence des Frères musulmans », Politique étrangère, n° 2, 2009, p. 377-388.
  • Amghar Samir, « Le salafisme en France : de la révolution islamique à la révolution conservatrice », Critique internationale, vol. 40, n° 3, 2008, p. 95-113.
  • Baczko Adam, Dorronsoro Gilles, « Logiques transfrontalières et salafisme globalisé : l’Etat islamique en Afghanistan », Critique internationale, n° 74, 2017/1.
  • Benslama Fethi, Khosrokhavar Farhad, Le jihadisme des femmes. Pourquoi ont-elles choisi Daech ?, Paris, Editions du Seuil, 2017.
  • Benslama Fethi (dir.), L’idéal et la cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation, Nouvelles Editions Lignes, 2016.
  • Benslama Fethi, Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman, Paris, Editions du Seuil, 2016.
  • Benslama Fethi (dir.), L’idéal et la cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation, Fécamp, Nouvelles Editions Lignes, 2015.

 

 

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