Chroniques Egyptiennes: la série de Zeinab. (1)

La série de Zeinab

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L’histoire d’AMINA

Épisode 1

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Par Zeinab ZAZA

Vous je ne sais pas, mais moi, quand je regarde mes séries sur youtube, je peux même oublier d’aller faire pipi. Donc, voilà, j’ai encore oublié l’heure de la prière.

Quoi ? Oui, la prière. Là j’ouvre une parenthèse, pour vous dire comment c’est bien d’être musulmane en France : d’abord on n’est pas dérangée par l’appel à la prière, qui n’est pas toujours mélodieux, loin s’en faut. Si on y tient, on peut toujours télécharger l’appli. Ensuite, on est protégée par les lois de la république, la république française, je veux dire, celle qui est laïque ; en Égypte aussi, que Dieu garde, on a une république, mais elle n’est pas laïque. C’est à dire qu’ici, on n’a pas à craindre la polygamie, ni la répudiation unilatérale, ni que nos frères héritent le double de notre part. À part ça, on fait ce qu’on veut, on peut pratiquer un islam esthétique, soufi, « cute », comme on dit en Égypte (c’est un mot anglais, s’il vous plaît, il faut prononcer kioute), et tout va très bien.

Je ferme la parenthèse. Revenons à ma série. Le vieux millionnaire épousera-t-il la danseuse ? La riche divorcée épousera-t-elle son coach sportif ? Le suspense est insoutenable. Les séries égyptiennes ne se lassent pas des histoires de mésalliances, ce qui me fait penser à une de mes amies d’enfance, une qui est restée là-bas, et quand je pense à elle, je suis triste, vous allez comprendre pourquoi.

Comme moi, elle est née dans les années cinquante dans une famille tout ce qu’il y a de convenable, aisance, parents éclairés, éducation en français. Elle était belle, sérieuse et brillante, et évidemment elle est entrée à la faculté de médecine. Elle a perdu son père vers l’âge de quinze ans, un père adoré qui lui a donné une haute idée de sa valeur personnelle et de la responsabilité incombant à sa classe sociale, contrepartie de ses privilèges.

Mais voilà qu’elle rencontre un garçon qui ressemble à Henry Fonda en plus brun, et qu’elle en  tombe amoureuse. Jusque là tout va bien. Il est ingénieur, fils d’un haut fonctionnaire de l’entourage du président Anouar el Sadate. Encore mieux. Mais évidemment, il y a un mais : ses frères et oncles, mieux renseignés qu’elle, s’opposent à ce mariage (ça se passe en Égypte, n’est-ce pas ? Pas question d’aller au cinéma avec un garçon si on n’est pas au minimum fiancée avec lui). Pourquoi cette opposition, me direz-vous ? D’une part parce qu’elle n’avait pas fini ses études, et d’autre part parce que si Henry Fonda était fils d’un haut fonctionnaire très respecté, sa mère par contre n’était que la gouvernante du papa, autant dire une bonne, on ne le dit pas parce que ça se passe dans la haute société.

Et alors ?

Et alors mon amie, Amina, brave sa famille et épouse Henry Fonda, qui la fait vivre dans un bel appartement, où il a également installé sa mère, en bon fils égyptien, parce que son père vient de mourir. Maman ne peut pas vivre seule, ça ne se fait pas, et c’est le devoir du fils de s’en occuper.

Bien évidemment, Maman ne peut pas voir Amina en peinture, elle est d’un milieu différent et ça se sent. Pourtant Amina est enceinte, accouche d’un beau garçon et pouponne tout en terminant ses études de médecine. La vie est difficile, Henry Fonda s’absente beaucoup (il fait des affaires, on ne sait pas bien lesquelles, et il possède de la terre dans la région du canal de Suez). Amina, enceinte à nouveau, produit une fille ravissante, mais ça n’adoucit pas Maman qui la persécute, et Henry Fonda, même quand il est là, ne la défend pas. Elle passe même une nuit enfermée sur le balcon parce qu’elle a osé répondre à Maman. Il semble lui en vouloir d’être aussi différente de sa mère, de parler français, de ne pas aimer les fleurs en plastique.

À nouveau enceinte, elle a cette fois deux jumeaux, un garçon et une fille. Tout ce monde là grandit un peu et va à l’école la plus chère de la ville. Maintenant, Amina peut travailler et aussi passer son doctorat. Elle a fait une spécialité d’oncologie, et comme elle fait tout très bien, elle est brillante – et détestée. Pas seulement par sa belle-mère, mais aussi par son entourage professionnel, dont elle voit trop souvent la corruption, et elle est incapable de se taire. Ce qui recule beaucoup son accès au titre de docteur.

La belle-mère décède enfin.

Entre temps, bien des choses ont changé en Égypte. La politique de Sadate a fait sortir de l’ombre des cachots les Frères Musulmans, supposés arme de choc contre le péril marxiste, et qui finiront par assassiner leur bienfaiteur.  La paupérisation due à la politique « d’ouverture » et à la démographie galopante assortie d’une régression de la scolarisation a poussé de nombreux hommes dans les bras des pays du Golfe en demande de main d’œuvre, et ils en reviennent souvent barbus et avec un discours religieux jusque là très marginal en Égypte. Sans que ce soit jamais inscrit dans la loi, les femmes se couvrent les cheveux et bientôt il n’y a plus que les Chrétiennes et quelques récalcitrantes qui ne portent pas le « higab ». Amina est de celles-là. Croyante et pratiquante, elle continue à penser que la religion est une affaire privée et qu’une tenue décente suffit.

Elle apprend à conduire.

Voici à quoi ressemble sa journée :

Elle se lève avant l’aube, fait la prière puis la cuisine de la journée (et la cuisine égyptienne, ce ne sont pas trois légumes cuits à la vapeur, ni même cinq, sachez-le). Elle réveille les quatre enfants et les prépare avant que le bus scolaire vienne les prendre. Elle part alors en voiture se disputer, d’abord avec les automobilistes indélicats (je parle bien, n’est-ce pas?), puis avec les collègues et autres personnels négligents ou malhonnêtes.

Elle rentre à temps pour recevoir les enfants et faire déjeuner tout le monde (en Égypte on déjeune vers 15 ou 16h).

Elle suit de près le travail des enfants.

Elle prend le mari quand il arrive, et s’il rentre de la campagne avec trois cageots d’aubergines, elle passe la moitié de la nuit à les confire avant qu’elles ne pourrissent.

Mais Henry Fonda ne va pas bien. Il supporte mal que sa femme soit docteur. Et puis, pourquoi elle ne se couvre pas la tête, comme tout le monde ? Et puis il disparaît. Et puis il revient et devient de plus en plus critique, puis insultant, puis violent.

Elle finit par demander le divorce. Il refuse. En fait dans les pays musulmans, il n’y a pas de divorce, ça s’appelle une répudiation et c’est un verbe dont seul l’homme peut être le sujet, la femme ne peut en être que complément d’objet direct. Elle demande donc à être répudiée, mais Monsieur peut refuser et la laisser en suspens toute sa vie. Si elle quitte le domicile conjugal, y compris soutenue par sa famille, il peut recourir à la police pour lui faire réintégrer « la maison d’obéissance ». Il ne veut pas la répudier. Il veut pouvoir continuer à la maltraiter en tout bien tout honneur.

Amina découvre alors que Henry Fonda a épousé une autre femme (c’est son droit), entièrement voilée, style boîte aux lettres (c’est son kif). Un jour où il a été particulièrement violent, elle se résout à porter plainte, mais ça ne suffit pas à obtenir une répudiation, elle n’obtient que quelques bonnes paroles, et si il en est arrivé là, c’est qu’elle l’a provoqué, il faut être un peu souple, et comprendre que les hommes sont stressés par leur travail et peuvent parfois se montrer nerveux.

Alors elle a recours à une nouvelle loi qui a vu le jour en 2000 : le khol’, mot rébarbatif à prononcer en français, et dont la racine arabe signifie « déshabillage ». Il s’agit du droit pour l’épouse de se défaire de son mari comme d’un pull qu’on enlève, mais il y a des conditions : elle doit rembourser son « mahr », c’est à dire l’argent versé par le mari à la famille de la fille pour pouvoir l’épouser, et renoncer à tous les droits qu’elle aurait (peut-être) pu faire valoir en cas de répudiation, la pension alimentaire, par exemple.

Amina hésite beaucoup. Elle a peur pour ses enfants.

Finalement elle décide que l’argent ne sera pas un souci. Les enfants ont un peu grandi, elle prend un deuxième emploi le soir, dans un laboratoire d’analyses, en-dessous de ses compétences, mais tant pis.

Et la voilà libre, malgré différentes manœuvres d’intimidation. Elle se réconcilie avec sa famille qui la soutient un peu, au moins moralement. Par contre, le père ne veut plus voir ses enfants, qu’il estime pervertis par leur mère impie. Bien entendu, il ne verse pas un sou pour eux.

Et Amina continue son chemin, droite, grande, altière, les enfants continuent à fréquenter la même école chic et Dieu merci, ils réussissent. Tous les jours, à l’hôpital où elle est maintenant chef de service, on lui explique combien elle serait plus jolie avec un voile, mais elle ne se laisse pas convaincre.

Quelques hommes lui tournent autour, mais elle a perdu confiance. Elle fait très attention à ses paroles, à sa conduite. Elle est une femme sans homme, donc exposée à toutes les convoitises, à toutes les médisances. Elle engueule tout le monde et rend service à tout le monde, discrètement et sans jamais renoncer à la défense des malades démunis.

Elle prend sa mère chez elle et la soigne jusqu’à sa mort. C’est très dur, mais elle sait que c’est son devoir.

Elle a l’âge de la retraite, mais elle continue à travailler. Ses enfants, malgré ses craintes, ont pu faire des mariages qui semblent réussis, elle est plusieurs fois grand-mère.

Mais la solitude lui pèse.

Je voudrais bien lui faire rencontrer mon voisin d’en-dessous, au Caire…

Voilà, moi qui ai un mari français qui m’exaspère parfois mais me respecte et me fait rire, quand je pense à ce qu’elle a vécu et à ce qu’elle n’a pas vécu, je suis triste.

Allons, je vais la faire, cette prière…

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Zeinab ZAZA, décembre 2020

Copyright: Editions DILAP 2020

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Image Mise en Avant et illustrations de l’auteure

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