Chroniques égyptiennes. La série de Zeinab. (6)

La série de Zeinab

Épisode 6

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Nawal el Saadawi est morte

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Par Zeinab ZAZA

Pour ce dernier épisode, je crains de ne pas pouvoir être amusante.

En fait je suis très triste.

Pourquoi elle est triste, la Zeinab ? Parce que Nawal el Saadawi vient de mourir. Ce qui est bien normal, après tout elle avait 90 ans, et fort bien remplis.

Je ne vais pas vous refaire la notice de Wikipédia. Je voudrais juste rappeler que Nawal el Saadawi était l’une des voix les plus importantes du féminisme arabe. Oui, il y a un féminisme arabe comme il y a eu un black feminism aux États-Unis, avec des analyses et des objectifs distincts du féminisme initié par les Européennes.

Le féminisme de Nawal el Saadawi lui a attiré bien des ennuis. Ce n’est déjà pas si facile d’être femme en Égypte, alors si vous vous mêlez en plus d’être féministe, et que ce féminisme se définit comme politique et anti-impérialiste, rien ne va plus.

Nawal al-Saadaoui et Badri

C’est que pour Nawal el Saadawi, être féministe, ce n’est pas seulement proclamer « mon corps m’appartient », tout en laissant l’industrie de la mode vous habiller ou vous déshabiller à sa guise. Élevée à la campagne, devenue psychiatre et exerçant son métier entre autres auprès de femmes détenues, elle a vu à l’œuvre et subi toutes les aliénations. Égyptienne née en 1931, elle a vu le départ du roi et l’arrivée des Officiers Libres en 1952, elle a vu naître et mourir les espérances du régime nassérien, de la conférence de Bandoeng et de la lutte pour la libération de la Palestine. Elle a vu la défaite égyptienne de 1967, elle a été emprisonnée pour s’être opposée à la politique de Sadate (successeur de Nasser) ; elle a vu la montée des Frères Musulmans, et participé aux mouvements populaires de 2011 qui ont amené la chute du président Moubarak,  et si elle a étudié aux États-Unis, ça ne l’a pas empêchée d’être lucide et critique sur les modèles occidentaux de développement qui faisaient et font encore rêver la jeunesse de ce qu’on n’appelle plus Tiers-Monde.

 Elle a beaucoup écrit, beaucoup discuté, beaucoup disputé. On s’est plu à la faire passer pour folle ; c’est facile de passer pour folle en Égypte, où ressembler à son voisin est une passion nationale, quand on garde ses cheveux blancs et qu’on clame que les hommes sont aussi à libérer. D’ailleurs, dans l’association arabe pour la solidarité des femmes qu’elle a créée en 1982, 35 % des membres sont des hommes.

J’ai donc sacrifié ma série pour regarder une émission d’al Jazeera que j’aime beaucoup, qui date de 1998. L’émission s’intitule « al ittijah al muâkis » c’est-à-dire « à contre courant », et le très sympathique et très courageux animateur réunit deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre pour débattre d’un sujet les intéressant tous deux. Faut-il le dire ? c’est assez rare que ça se passe bien. Il avait donc réuni Nawal el Saadawi et un certain Cheikh Youssef el Badri, tristement connu pour avoir intenté (et gagné) des procès contre de grands écrivains égyptiens qui avaient, selon lui, offensé l’Islam (je vous rassure, ce n’étaient pas des caricatures du prophète, juste de bons livres) et aussi pour avoir défendu et même prôné l’excision, sur laquelle un amendement de janvier 2021  vient tout juste d’ajouter à la loi de 1937 des pénalités non seulement pour les contrevenants mais aussi pour ceux qui comme notre cheikh, feraient de la réclame pour cette pratique.

Détail Abou Zar

L’émission ne m’a rien appris de nouveau sur les positions de Nawal el Saadawi, ni hélas sur celles des islamistes radicaux. Le dialogue n’est tout simplement pas possible. Le cheikh, qui a l’habitude de parler tout seul, ne supporte pas la contradiction. Il partait, lui, d’un constat irréfutable, qui est que les femmes ne sont pas des hommes (des mâles, c’est-à-dire). Comme Nawal lui demandait fort doucement et poliment pourquoi il hurlait, il a répondu que c’était normal parce qu’il était un homme. Ah bon. Nous avons eu droit également au couplet sur le « sexe faible ». Faible de                                                                                                                                                                                                                                                                                                           quoi ? Toujours aussi doucement, Nawal a évoqué les mains de ses tantes paysannes, qui pouvaient tordre le cou à n’importe quel mâle citadin n’ayant jamais porté plus lourd qu’un stylo ; son propos était évidemment d’illustrer le fait que la représentation du féminin est intimement liée à la classe sociale, à la condition économique. Malheureusement, à chaque fois que le cheikh se trouvait en difficulté, il brandissait son petit Coran à fermeture éclair, qui est la parole de Dieu, et expliquait à cette mécréante que tout ce qui n’était pas dans le Livre ne pouvait être que coupable erreur, balayant d’un revers de main colérique le timide argument que si le livre est divin, son interprétation, elle, est humaine et circonstancielle.

 Tous deux sont aujourd’hui auprès de leur Créateur. Le cheikh est mort en 2013, Nawal vient de quitter le ring. Nous qui sommes encore là, nous savons bien que la tâche est loin d’être accomplie et que de nouveaux combats nous attendent. Non contre les hommes, ni contre Dieu (qu’Il nous en garde…). Mais contre la confiscation de la parole, et de la puissance (je parle bien de puissance, et pas de pouvoir) par ceux qui s’en croient le droit.

    Mars 2021                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          La barque rose

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Illustrations de l’auteure

Tristesse

Voir aussi:

Les orphelins d’Alexandrie

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