Chroniques Egyptiennes: la série de Zeinab. (7)

La série de Zeinab

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Épisode 7

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Les séries du Ramadan

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La fille à la lanterne

Nous voici au mois de Ramadan, mois du jeûne et d’un redoublement de piété, mais aussi mois de floraison des séries. Les séries de Ramadan sont une institution dans tout le monde arabe et notamment en Égypte, on les attend avec impatience d’une année sur l’autre. Elles ont trente épisodes et il y en a pour tous les goûts : action, mystère, amour, problèmes sociaux, pages d’histoire… Mais celles qui ont le plus de succès se passent évidemment chez les riches. C’est l’occasion de les voir autrement qu’à l’état de fantômes au volant de leurs voitures américaines à vitres fumées. On pénètre dans des intérieurs qui ressemblent à des magasins de meubles ou à des catalogues de décorateurs, où il n’y a pas un journal qui traîne. Les femmes de ces milieux-là ne sont pas voilées, elles portent des jupes plus ou moins courtes selon leur âge (encore que…).

Bien entendu, ces femmes-là sont absolument invisibles dans l’espace public ; elles ne prennent pas le métro ni le microbus, elles fréquentent à la rigueur les cafés branchés de Maadi, Garden-City ou Mouhandessine, mais leur milieu naturel c’est le club, institution héritée des Anglais où on se retrouve entre personnes qui ont le même niveau de vie et généralement les mêmes valeurs. Aucun risque de se mélanger avec la plèbe. Niveau de vie et style de vie aussi : ces séries montrent des problèmes de couple, de relations entre parents et enfants, de santé physique et mentale, qui pourraient avoir pour cadre Paris, New-York ou Tokyo. C’est bien ça le message : « nous » n’avons rien à envier au monde développé, nous avons abandonné le café turc pour la cafetière à capsules, nous parlons couramment anglais et voyageons d’un continent à l’autre, mais, concession à l’égyptianité et au petit peuple des téléspectateurs, dans les grandes crises existentielles, c’est auprès de notre vieille « dada » (nounou) que nous trouvons le réconfort de la foi et de la sagesse ancestrale de cette Égypte que nous pillons allègrement sous prétexte de faire tourner la roue du progrès, par exemple en construisant la nouvelle capitale, mais chut…

Un comique de Tik-Tok commentait ainsi ces séries : « c’est insupportable, le générique dure cinq minutes montre en main, on connaît le nom de l’électricien, du chauffeur, de l’employé de la cafétéria, de l’assistant de l’employé de la cafétéria, mais pas celui du mec qui a botoxé les actrices, vous trouvez ça normal ? Le téléspectateur a le droit de savoir qui a botoxé les actrices, non ? ».

Oui, ça aussi c’est l’orient moderne, celui où les femmes refusent de vieillir, et peuvent se le permettre. La chirurgie esthétique s’est considérablement banalisée chez les femmes riches.

Mais parlons un peu des autres… celles qui n’ont pas de voiture et pour qui sortir de chez elles est une épreuve à cause des transports bondés, du harcèlement, des trottoirs défoncés, de la circulation anarchique. Celles-là, quand elles le peuvent, restent chez elles, et c’est pour ça que la série télé est si importante, c’est par là qu’elles voient le monde. Et pendant le mois de Ramadan, c’est double peine, parce qu’il faut particulièrement soigner la cuisine étant donné que c’est la seule période de l’année où les familles font un repas ensemble tous les jours et s’invitent entre parents et amis… mois du jeûne ou pas, c’est aussi, il faut bien le dire, le mois où l’on s’occupe le plus de nourriture. Mais le phénomène intéressant, c’est que celles qui ont la chance de posséder un congélateur souffrent moins. Elles peuvent même, et ça c’est une nouveauté, passer la nuit dans les mosquées pour les tarawih, des prières spéciales qui se déroulent la nuit pendant tout le mois de Ramadan. En bref, pendant Ramadan, vous avez le choix entre regarder la série sur votre canapé tout en écossant les petits pois ou aller à la mosquée faire le plein de spiritualité. Ça dépend si vous avez congélateur et four à micro-ondes ou pas.

Et les hommes ? Pendant Ramadan, les horaires de travail sont aménagés de manière à ce que les travailleurs puissent rompre le jeûne chez eux. Ceux qui le peuvent dorment, pendant que Madame s’active aux fourneaux. On trouve sur Facebook de sympathiques messages remerciant les femmes de leurs fatigues… Il ne faut pas oublier que les hommes d’Égypte sont de gros fumeurs, alors c’est particulièrement dur pour eux, soyons charitables… d’ailleurs les premiers jours, ils sont d’une telle nervosité que de nombreuses querelles éclatent dans les rues. Probablement dans les maisons aussi, mais je ne veux pas être mauvaise langue. C’est d’ailleurs très absent des séries.

Comme tous ne peuvent pas rentrer chez eux, notamment les travailleurs manuels et les petits marchands, il y a cette superbe coutume des « tables du Miséricordieux » : les riches commerçants ou les riches tout court dressent des tables dans la rue et fournissent le repas de rupture du jeûne. Tout passant peut s’y asseoir et en profiter.

Pour  les adultes ayant charge de famille, hommes ou femmes, Ramadan est une épreuve économique. Les prix augmentent, et paradoxalement la consommation aussi à cause des invitations qui sont quasiment une obligation sociale ; de plus, l’année lunaire étant ce qu’elle est, Ramadan « tourne » par rapport à l’année solaire, et par conséquent les produits de base comme les dattes, avec lesquelles on a coutume de rompre le jeûne, peuvent se retrouver hors-saison, donc nettement plus chers.

Mais l’image de Ramadan, malgré toutes ces difficultés, reste celle d’un mois festif : sucreries, lanternes colorées, nuits animées. Certes, les cafés sont fermés la journée, mais ils ouvrent la nuit, ainsi que de multiples attractions dans les quartiers anciens. Ceux qui n’ont pas envie d’aller à la mosquée peuvent fréquenter les stands de tir ou écouter des chants traditionnels de toute beauté en plein air.

Il y a eu un temps où les différentes communautés participaient aux réjouissances des autres. C’est un peu terminé, hélas. Mais j’ai vu, quand j’enseignais l’arabe en France, des élèves qui n’étaient pas musulmans jeûner le premier jour avec leurs camarades. Et lorsque l’heure de rupture du jeûne nous trouvait encore en cours, nous partagions tous les dattes avant de nous remettre au travail.

Je ne veux pas mettre trop de pathos dans cette chronique, mais je me souviens aussi d’une de mes élèves, une lycéenne égyptienne musulmane vivant en France, qui le lendemain d’un attentat contre une église en Haute-Égypte, est venue au lycée portant une croix.

Je ne suis pas de ceux qui croient que le « dialogue inter-religieux » institutionnel puisse faire des miracles (à part booster la carrière de certains beaux parleurs). Mais je crois beaucoup qu’une religion bien comprise n’est pas un obstacle à la paix, au contraire.

Alors jeûnons et/ou mangeons dans la joie, la tolérance et la bonne humeur…

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Illustrations de Z. Zaza,

photographiées par Marie Lorenzin

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