Les Orphelins d’Alexandrie. Le club grec

Le club grec

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Par Zeinab ZAZA

Chapitre 2

Dimanche matin – Le club grec.

Ibrahim se tenait debout sur le sable, tournant le dos au bâtiment du club grec, il scrutait la surface de l’eau, où la vedette de la police avançait lentement, sondant les profondeurs du port.

Il avait avec lui deux constables en plus de l’Oncle Sayyed qui fumait  cigarette sur cigarette en marmottant des prières haletantes, et de Massoud, droit et immobile comme une statue antique, une énorme statue enveloppée du blanc de sa gallabeyya.

Et aucun d’entre eux ne remarquait la présence de Moudy, accroupi sur un muret non loin de là comme une mouette à l’affût.

La vedette s’immobilisa et le silence se fit comme son moteur s’éteignait soudain. Il tanguait doucement sur la mer paresseuse et calme. Maintenant, les hommes de la vedette retiraient du ventre de l’eau quelque chose de lourd. L’Oncle Sayyed ferma les yeux, cracha son mégot et se redressa.

La vedette commença à s’approcher du rivage. Tout était silencieux, immobile, simplement quelques ordres brefs pour la manœuvre, et le léger murmure des vagues, le murmure éternel de la mer qui va, qui vient, qui va, qui vient, sans jamais se presser, sans jamais s’arrêter.

Les hommes sortirent leur fardeau de la vedette avec précaution. Massoud se hâta vers eux et s’accroupit près de lui. L’Oncle Sayyed ne bougea pas. Il avait les yeux perçants, des yeux habitués à scruter l’horizon.

C’était, bien sûr, Szabo. Le visage et le corps gonflés, d’aspect assez répugnant, mais, indiscutablement, Szabo.

L’oncle Sayyed avait déjà vu des noyés.

Ce n’était pas la mort qui suscitait en lui ce long frisson. Ni même l’horreur de ce pauvre cadavre gisant sur le sable. Non. C’était le sentiment d’une chose pas naturelle. Le Szabo que connaissait l’oncle Sayyed avait joui de toutes les gloires du corps sain, entraîné et florissant. Un homme de la mer, nourri de sel, de soleil et des meilleurs fruits de la terre et de l’eau. Qu’il était difficile de l’identifier à cette laide figure impuissante allongée devant lui.

Il n’y avait pas là de chagrin, aucun sentiment. L’oncle Sayyed savait que ce cadavre n’était pas Szabo. Szabo était tout simplement absent. Et le choc de l’oncle Sayyed n’était qu’une réaction animale devant le formidable mystère : un corps qui avait été vivant et qui devenait une masse pourrissante.

Massoud était lui aussi sous le choc. Les constables emmenèrent doucement les deux hommes à l’intérieur, et de là sortirent avec eux sur la corniche où ils trouvèrent Moudy qui les attendait prêt à les réconforter d’un verre de thé fort acheté au kiosque voisin, louanges à Dieu qui a fait que l’Egyptien calamiteux ait toujours à sa portée un génial kiosque à thé.

Les deux constables les quittèrent alors, avec un regard de regret vers les verres de thé chaud, afin de monter dans la grande voiture noire de la police pour aller chercher le médecin légiste.

Ils revinrent rapidement avec le docteur Aslanidis qui se pencha sur le cadavre avec peine en maudissant les rhumatismes, et se mit à marmotter ; ses marmottements n’étaient pas des prières, mais des jurons grecs extrêmement grossiers. Car autant les chansons grecques sont mélancoliques, autant les jurons grecs sont doués d’une force expressive que pourrait envier n’importe quel porteur du port ouest.

C’est que lorsqu’il eût légèrement modifié la position du corps, il avait vu ce qu’aucun des autres n’avait encore vu : la trace d’un coup violent à l’arrière de la tête.

Ibrahim s’approcha de lui et lui demanda en anglais :

  • Est-ce ça qui l’a tué ?

Ibrahim savait que l’arabe du médecin ne lui permettait pas la précision requise, et il pensait aussi que l’usage de l’anglais conférerait à leur échange quelque chose de plus officiel.

Le Grec se renfrogna et réfléchit avant de répondre :

  • Il va bien sûr me falloir un examen approfondi. Mais je peux déjà dire que la boîte crânienne n’a pas l’air abîmée. Ce qui est probable, c’est qu’il a reçu un coup, mais qu’il est mort noyé.

L’endroit d’où on avait repêché le corps n’était pas très éloigné du rivage. N’importe quel baigneur aurait pu tomber dessus. Mais bien sûr, en hiver, personne ne se baignait. Sauf Szabo. Ce fou. Qui était mort.

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Les orphelins d’Alexandrie

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