Femmes musulmanes insoumises. La preuve par le voile.

Oct 12, 2020 | Culture arabe, Romans & Essais, Société

Insoumises.
La preuve par le voile

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Par Asma Mechakra

Dépeinte en entité docile, amuïe (comme la Kuchuk Hanem de Flaubert dont la représentation qu’elle est sensée faire de la femme orientale n’est autre que la projection de l’auteur) , « celle-ci ne parle jamais pour elle-même, elle ne fait jamais montre de ses émotions, de sa présence ou de son histoire »(1). Soumise, inaccessible, cloitrée dans le harem et drapée de son voile, la femme « orientale » incarnait déjà la forme la plus radicale de l’altérité.

Dans ses « Lettres persanes », Montesquieu joua un rôle central dans l’élaboration du mythe de la femme voilée, en la posant comme l’explique. Madeleine Dobie, comme le marqueur de différentiation culturelle par excellence:
« Contrairement à la plupart des récits de voyage desquels Montesquieu avait tiré des informations à propos de l’orient, il n’y a quasiment aucune tentative de décrire les coutumes complexes des femmes du harem dans les Lettres persanes. Il montre toutefois un attrait particulier pour le voile, la partie de l’habit Oriental la plus associée à la différence et au mystère de l’orient » (2).


L’orientalisation de la femme musulmane est avant tout un produit fantasmatique tout droit sorti de l’imaginaire masculin blanc qui a longtemps juxtaposé un symbolisme érotique autour du voile. Les récits romanesques orientalistes masculins puis féminins sont les précurseur du racisme épistémique qui persiste jusqu’à nos jours et l’origine productrice du paradigme islamophobe de la femme-soumise à libérer. Quant au tandem voile/soumission, il découle de la tradition chrétienne.

Dans la Bible de Jérusalem, Corinthiens 11:6-10 on peut lire:
« Si donc une femme ne met pas de voile, alors, qu’elle se coupe les cheveux! Mais si c’est une honte pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou tondus, qu’elle mette un voile. L’homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu; quant à la femme, elle est la gloire de l’homme. Ce n’est pas l’homme en effet qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme; et ce n’est pas l’homme, bien sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion ».

C’est bien là que réside le péché originel des émancipateurs et émancipatrices européen(ne)s, qui à l’aune de leur culture, assimilent la religion musulmane au christianisme et imposent leurs standards.

Le voile, une question de mode ? Ou une question de choix ?

Si l’institutionnalisation du hijab est millénaire, la diversité des tenues traditionnelles n’a jamais été aussi altérée comme ces dernières décennies. Au Maghreb par exemple, la Melh’fa ou tamalhaft portée par les femmes amazighs Chaoui ou chez les Ichelhin, la Mleya dans le Constantinois, le Hayek etc. disparurent progressivement, d’abord avec la colonisation puis la mondialisation (les anciennes générations résistèrent malgré tout contrairement aux générations de nos parents qui, en fréquentant l’école française, changèrent de mode vestimentaire) puis après les indépendances, par l’importation des idéologies moyen-orientales promouvant le voile comme seule tenue convenable pour préserver la chasteté de la femme musulmane et pour garder l’homme de la tentation.

Cette rhétorique fut démocratisée en Egypte par les Ikhwèn (les frères musulmans) et importée au monde entier surtout après l’exil de ses membres suite à la persécution du régime de Gamal Abd Al Nacer. En Algérie, beaucoup viendront en tant que coopérants après 62 pour pallier au besoin d’enseignants dans une Algérie fraichement libre. Une bonne musulmane alors est une oukht (sœur) qui porte le hidjab légal composé d’un khimar et un djilbab (couvre-cheffe et robe longue et ample).

Passée la mode ikhwèniste, les gardiens de l’orthodoxie et leurs hordes de téléprédicateurs spécialisés en questions textiles prirent le relai. Matin, midi et soir, sur leurs chaines de télévision financées à flots de pétrodollars, leurs psalmodies nous apprirent les 3 règles du hijab. Il faudrait qu’il soit : ample, épais et non transparent (la yassif, la yariq wa la yachiff), mais le mieux serait encore de mettre le voile intégral (niqab) pour sauver la société de la tentation ou pour sauver la société tout court (puisqu’elles ne sont pas seulement responsables de la faiblesse des hommes, mais des séismes et autres catastrophes naturelles aussi à cause de leurs mœurs légères).

Ils organisèrent alors dans leurs shows à l’américaine les cérémonies de voilement mettant en scène des femmes « safiret »  (qui exposent leurs cheveux) rongées de remords, se repentir en mettant le voile, après les prêches enflammés. Mais c’était encore insuffisant, il fallait que les femmes rasent les murs (une bonne musulmane est une musulmane qui évite de marcher au milieu du trottoir) s’ils leur arrivait de sortir, ou encore mieux, l’idéal est qu’elles restent chez elles (évidemment parce qu’elles sont l’ennemi de la productivité de l’homme au travail et la cause de son chômage).

Ah! Serais-je entrain de me contredire ?

Justement pas. La mise en parallèle entre voilement et dévoilement n’est pas anodine.

Si je ne considère pas le port du hijeb comme un précepte islamique, pourquoi dans ce cas je défends le droit des femmes à le porter?

Pourtant la logique est simple.

Premièrement, parce que la liberté de conscience est un droit naturel inaliénable qui ne peut être sapé sous quelque prétexte que ce soit, surtout s’il relève du racisme et du paternalisme occidental. D’accord pour légiférer contre l’imposition du voile aux femmes, mais non à la mesure symétrique; c’est-à-dire l’imposition du dévoilement.

Deuxièmement, comme je m’arroge le droit de ne pas considérer le voile comme une obligation, je fais le pari de l’intelligence de ces femmes et je ne peux qu’admettre la légitimité des autres musulmanes à avoir des lectures alternatives et une conception différente de la modestie et/ou la pudeur, voire de la féminité.

Insoumission

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Copyright: Editions DILAP – 2019/2020

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(1)  E. Said, 2015.

(2) Madeleine Dobie, ‘Foreign Bodies: Gender, Language and Culture in French Orientalism’. Stanford, CA: Stanford University Press, 2001

 

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