La maqâma ou prose littéraire

                                                                                                                                                                                                          Maqâmât (séances) de Hariri

Le genre dit maqâma (séance)


Le genre dit « maqâma »: procédés et style littéraires

Le genre maqâma (une forme intermédiaire de prose rimée), ne dépasse pas seulement l’opposition entre prose et poésie : elle est aussi une voie intermédiaire entre les genres fictionnel et non fictionnel. En dehors des séries de courts récits qui sont des fictions tirées de situations de la vie réelle, d’autres thèmes sont envisagés. Un exemple célèbre est la Maqâma sur le musc, qui se présente comme une comparaison des caractéristiques de différents parfums, mais qui est en fait une satire politique masquée faisant la comparaison entre plusieurs souverains concurrents.

La maqâma fait également usage de la doctrine du « badi » بديع qui consiste en l’addition délibérée de tournures littéraires complexes destinées à montrer les compétences langagière de l’écrivain ou sa virtualité quant au maniement du verbe. Al-hamadhani est considéré comme le fondateur du genre maqâma et ses travaux furent repris par Abu Muhammad al-Qasim al-Hariri, rédacteur d’une maqâma qui constitue une étude des travaux d’Al-Hamadhani lui-même. La maqâma fut un genre incroyablement populaire de la littérature arabe. Elle fut l’une des rares formes que l’on continua à utiliser durant le déclin de la littérature arabe au XVIIe et XVIIIe siècle et qui continua à faire des émules et à attirer le public des lecteurs bien après le morcellement suivi de la décadence progressifs de l’empire Abbasside.

En prose rythmée par le « sadj’ »  سجع style aux assonances cadencées qui évoque la transmission orale et les textes du Coran, Les Maqâmât ou séances, esquissent le portrait de la vie citadine à l’âge médiéval dans un territoire qui s’étend du Croissant fertile à l’Asie centrale en passant par la péninsule arabique. L’écriture, longtemps réservée à l’élite, est une ressource limitée lorsqu’il s’agit de définir les moeurs de l’époque au-dehors des palais fréquentés par les riches mécènes et leurs protégés. Mais al-Hamadânî, voyageur habitué des strates populaires de la société, rapporte avec ses séances les actes et propos tel qu’il a pu les croiser au fil de ses errances, par le biais d’un personnage fictif (qui doit être la somme des personnes connues dans le genre) en la personne de Ibn Hichâm. En un temps où l’excellence linguistique est mesurée à la délicatesse du vers, les prosateurs sont relégués au rang de précepteurs : distributeurs et maîtres du bon savoir et du savoir bien dire. al-Hamadânî, avec ses récits dominés par l’éloquent fripon, Iskandarî, bouscule les usages en attribuant à un personnage d’escroc l’agilité verbale et la vivacité d’esprit attendue de l’honnête homme, adepte de l’adab. À travers les élocutions charmantes de ses protagonistes, celui que l’on surnomme « Badi al-Zaman », prodige de son époque, manie la langue arabe avec une adresse qui ne perd rien à la traduction.

 Un peu d’histoire

La prose arabe est née au cours du IIème siècle de l’hégire, à l’initiative de fonctionnaires de l’administration d’origine persane dont les plus célèbres restent ‘Abd al-Ḥamīd Ibn Yaḥyā et surtout Ibn al-Muqaffa‘, auteur de Kalīla et Dimna. Au cours du IIIème siècle, al-Ǧāḥiẓ donne ses lettres de noblesse à ce qu’il est convenu d’appeler la prose d’adab. C’est en elle qu’il faut probablement rechercher les germes d’un genre nouveau, la maqāma, mot que l’on traduit par « séance », sans que ce dernier terme restitue toute la signification du premier. Exercice littéraire très représentatif du milieu où il se pratique, occasion de faire preuve d’une maîtrise totale de la langue, la maqāma connut une grande fortune dans les lettres arabes et fut adoptée par les littératures persane, hébraïque et turques. On y a vu l’amorce d’une forme de création romanesque ou l’ébauche d’un théâtre qui ne virent le jour que sous la forme de contes, ceux, devenus célèbres de 1001 Nuits. La littérature de fiction, le roman n’ont vu le jour que grâce à la colonisation et à la prééminence de la culture occidentale.

La maqâma (pl. maqâmât ; en arabe : مقامة ج ات) est un genre littéraire arabe fondé donc, dans la deuxième moitié du  Xème siècle par Badî’ az-zamân al- Hamadhâni (mort en 1800). Il s’agit d’un court récit de fiction se présentant comme la retranscription en saj’ (prose rimée et rythmée) d’une anecdote transmise oralement, le khabar. La maqâma met en scène un personnage central cherchant à gagner sa vie par la ruse (hila, kidya) et la maîtrise de la langue.

Les Maqâmât (les Séances) sont des histoires assez brèves mettant en scène deux personnages principaux : un bourgeois, qui est le narrateur, et un vagabond rusé et voleur. Le texte est rédigé en prose rythmée (sadj´), parfois mêlée de vers. Ce genre littéraire, apparu au Xe siècle, sera traité jusqu’au XIXe siècle avec des succès variables. À l’origine, il semble avoir été cultivé par les secrétaires d’administration. Le créateur du genre est un Persan : Abû al-Fadl Ahmad ibn al-Husayn al-Hamadhânî (968-1008). Il donne à ses Maqâmât une perfection stylistique et une fraîcheur d’inspiration qui ne seront plus retrouvées par ses imitateurs, y compris par al-Harîrî dont l’œuvre est pourtant plus célèbre que la sienne. C’est Hamadhânî qui invente le couple du narrateur un peu naïf et de l’homme du peuple, astucieux et sans scrupules. Attentif aux milieux populaires et à leurs codes de langage, il fait une place assez grande à la truanderie. Une « Séance » est même consacrée à l’argot de la pègre. Cet intérêt pour larrons et mendiants est une constante de la littérature arabe et se relève déjà chez Jâhiz (m. vers 868), par exemple dans son Hiyal al-lusûs (« les ruses des voleurs »), comme dans plusieurs contes des Mille et une nuits.

Aux alentours de l’an 1000, à l’âge où l’adab – guide de conduite et principe régissant l’érudition – détermine la valeur du récit et sa transmission, al-Hamadânî se démarque avec un genre nouveau : la maqâma. Dans une série de courtes narrations rapportées par le personnage d’Îsâ Ibn Hichâm lors d’assemblées savantes telles qu’elles étaient courantes à l’âge d’or de l’islam, il relate les visites du héros protéiforme d’Abû l-Fath Iskandarî – parfois mendiant, souvent truand – dans les cités-capitales qui foisonnent

Un autre maître de la maqâma: al-Harîrî

Mais ce sont les cinquante Maqâmât de l’Irakien al-Harîrî (1054-1122) qui jouiront de la plus grande notoriété. Dans cet oeuvre qui s’inspire de près de celle de Hamadhânî, le vagabond, qui s’appelle Abû Zayd al-Sarûjî. Véritable fil conducteur des Maqâmât, Abû Zayd parcourt tout l’Orient abbasside, de Baghdad à Samarkand et se mêle aux divers représentants de la société. Tous seront ses dupes.

L’effort d’al-Harîrî se porte moins sur le contenu de l’histoire que sur sa forme : il multiplie métaphores, énigmes et jeux de mots. Des vocables très rares sont consignés. Par là, l’auteur donne au genre une sorte de classicisme tout en le figeant hors de sa source d’inspiration première. Du vivant même de l’auteur, les Maqâmât étaient devenues classiques et plus de 700 copies circulaient.

L’œuvre d’al-Harîrî fut bien vite connue en Espagne musulmane où elle fut imitée, parfois en d’autres langues que l’arabe. Yehûdâ ben Shlômô Hârîzî (1165-1255) la traduisit en hébreu, puis composa lui-même cinquante Maqâmât qu’il intitula Sefer Tahkemôni. En hébreu encore, son contemporain Jacob ben Eleazar de Tolède rédigea dix autres Maqâmât sous le nom de Meshâlîm (les Paraboles). Au Moyen-Orient, à la fin du XIIIe siècle, le métropolite de Nisibe, ‘Abdîsho, écrivit une version en syriaque. Au XIVe siècle, les imitations se multiplient, que ce soit en Orient ou en Occident musulman, et s’appliquent même à des sujets religieux. Le genre restera vivant jusqu’au XIXe siècle, y compris auprès des auteurs chrétiens de langue arabe, comme le Libanais Nâsîf al-Yazidji (1800-1871) qui en a fait un pastiche réussi.

Les Maqâmât ont-elles inspiré la littérature européenne ? Elles font songer à un genre littéraire très apprécié en Espagne pendant le Siècle d’Or (XVIe siècle) et qu’on appelle le roman picaresque. Toutefois, on ignore si les Maqâmât ont été traduites en latin ou en roman au cours du Moyen Âge. Cependant, il est bien évident que le « picaro » espagnol ressemble par bien des traits à Abû Zayd al-Sarûjî et que la grande diffusion de l’ouvrage en Espagne permet de supposer une influence directe ou indirecte.

 
 
 

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