LA REPRESENTATION ICONOGRAPHIQUE ET FIGUREE DANS LA CULTURE ARABO-MUSULMANE

Dessiner, peindre, sculpter, licite ou illicite en Islam?

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Les signes de superstition et de déviation du culte des icônes ainsi que l’hostilité des Juifs et des Arabes, peuples de tradition purement aniconique, ont contribué à la controverse et ont été une des raisons qui ont conduit les chrétiens à la grande querelle iconoclaste durant laquelle toute représentation de personnage sacré a été interdite. Cependant, la crise iconoclaste n’a fait que renforcer le culte des images et le pouvoir des monastères.

La représentation figurée dans les arts de l’Islam, c’est-à-dire, la production d’images figuratives d’êtres vivants (animaux et humains), fait l’objet de débats complexes dans la civilisation islamique, à l’intersection de facteurs artistiques, religieux, sociaux, politiques et philosophiques. Produits dans le monde islamique entre l’hégire (622) et le XIXe siècle1, les arts de l’Islam sont le résultat d’une culture influencée par la religion musulmane. Or, en tant que religion du Livre, l’islam s’inscrit dans la continuité de la tradition de l’aniconisme. Pourtant, si les représentations animales et humaines sont, à quelques exceptions près, toujours absentes des espaces et objets religieux musulmans (mosquées, Corans, mobilier religieux), on en trouve un grand nombre dans les objets produits dans le monde islamique. Qu’il s’agisse d’œuvres profanes ou relevant d’une autre religion que l’islam, ces représentations figurées existent depuis les origines de la civilisation    islamique. Elles sont d’une grande variété : animaux, personnages de cour, scènes de genre, personnages religieux ,etc. Le Dieu musulman, par contre, n’est jamais représenté sous une forme figurée. Les conceptions musulmanes ont toutefois pu orienter les développements des arts de l’Islam, donnant la première place à la calligraphie, limitant les sculptures en trois dimensions, ou favorisant une esthétique de stylisation. Le développement du soufisme, puis l’influence européenne à partir de la période des trois empires ont au contraire favorisé des représentations plus réalistes : apparition du portrait, du modelé, de la perspective. La question de la licéïté de la représentation figurée dans les arts de l’Islam est centrale dans l’historiographie des arts de l’Islam. Elle a été abordée dès les origines de la discipline.

L’iconographie et le culte des statues avant l Islam

L’opinion selon laquelle l’art islamique est aniconique en raison d’interdits coraniques est extrêmement répandue, tant en Orient qu’en Occident. Les choses sont plus complexes, et la question  demande à être nuancée.

Le premier texte en prose et le seul qui nous soit parvenu des tout premiers temps de l’islam est le Coran. Le texte sacré traite-t-il des arts et de la représentation figurée de façon explicite, avec des interdits incontestables? En  réalité, seules de rares allusions à l’art y apparaissent. Les versets mentionnant les œuvres réalisées « avec la permission d’Allâh » par les Djinn pour Salomon évoquent des statues, objets en trois dimensions ; de même, dans ceux relatant l’annonce faite à Marie et la carrière de Jésus. Les propos de celui-ci sont l’affirmation capitale de la théologie musulmane : celle de l’unicité divine et du pouvoir de Dieu, seul créateur, « Allâh le Créateur, le Novateur, le Formateur… le Formateur, c’est-à-dire celui qui donne la forme, le musawwir, mot qui désigne aussi le peintre. Plutôt que l’art, c’est l’adoration des images, des idoles, qui plus tard a été déclarée interdite, car elles sont l’œuvre du Démon et ceux qui les adorent sont donc dans l’égarement.

On sait que les Arabes d’avant l’Islam étaient majoritairement polythéistes et idololotrâtes. La Mecque foisonnaient de statues représentant des Dieux dont l’un deux portait d’ailleurs le non d' »Allâh »! Ils adoraient aussi des déesses dont les plus connues sont al-Lât, al- Uzza et Manât…

L’Arabie Saoudite ayant durant longtemps interdit les fouilles archéologiques sur son sol, il y a peu de traces d’objets pré-islamique avec des représentations iconographiques, même abstraites  et décoratives. Seul le Yemen d’avant la guerre civile avait autorisé des chercheurs occidentaux à effectuer des fouilles en sous -sol. ils ont surtout déterré des vestiges de synagogues et d’églises !

Quelle était l’attitude des musulmans des premiers temps de l’islam vis-à-vis des représentations figurées ?

Aucun texte ne traite de la question de façon systématique et exhaustive. Mais l’attitude du Prophète à la Ka’ba, lors de la reconquête de la Mecque en 630 et la persistance, jusqu’à la réforme monétaire de ‘Abd al-Malik, de l’usage de monnaies byzantines et sassanide prouvent que les images n’étaient pas alors senties comme interdites. L’ordre donné par le Prophète lors de son entrée triomphale dans la Mecque de détruire les statues représentant les anciennes divinités peut être considéré sur un plan purement religieux de réaction pour enrayer définitivement le polythéisme en éliminant ses représentations matérialisées. Doit-on en conclure dès lors, que toute oeuvre en trois dimension est prohibée de fait ? Si l’absence d’image dans les édifices religieux est presque toujours observée il n’en va pas de même pour les édifices civils et les objets d’art. Les vestiges de décors architecturaux des « châteaux » d’époque omeyyades, des bains publics et autres lieux de rassemblements conviviaux offrent un étonnant répertoire figuratif, hérité de l’Antiquité tardive méditerranéenne et sassanide, usant de la peinture sur enduit et de la sculpture sur pierre, sur stuc  et sur bois.

Le répertoire s’attache essentiellement à la figure du prince dans l’exercice de son pouvoir et de ses plaisirs, entre autres la chasse suivie d’un banquet agrémenté de musique et de danse, mais aussi des scènes de la vie quotidienne, telles des femmes au bain nues, aux formes très épanouies.

Au milieu du VIIIe siècle, le transfert de la capitale de l’empire de Damas à Bagdad et l’arrivée d’un grand nombre de mercenaires turcs d’Asie Centrale provoqua une orientalisation  accrue de l’ornementation. Traitée avec moins de réalisme, moins de relief et sans ombres portées, elle n’est cependant pas figée, comme en témoigne par exemple la peinture aux danseuses de Samara.

Dès la fin du IXe siècle, après assimilation des influences diverses, le répertoire décoratif propre à la civilisation islamique est en place, ainsi que les grandes options qui en sous-tendent dorénavant la réalisation. Tous les sujets sont abordés, mais avec des styles et des particularités différents en fonction des lieux et des époques. Commandité par les princes et les grands dignitaires, très apprécié par la clientèle aisée du souverain. Très souvent nimbé, coiffé et vêtu en fonction de ses origine, tenant dans ses mains les insignes du pouvoi, il figure seul ou entouré de ses ministres portant l’insigne de leur charge, présidant de son trône une réception officielle, dans un palais ou un jardin, ou bien participant à des occupations aux connotations symboliques telles la guerre et la chasse, qui relèvent de cette notion particulière à la civilisation islamique, la furusiyya.

La vie religieuse n’est pas oubliée : scènes dans des mosquées, départ du pèlerinage et du mahmal et circumambulation autour de la Ka’ba. Les allusions à la vie chrétienne sont nombreuses ; traitées seules parfois sur des supports différents, elles figurent aussi mêlées au répertoire islamique, comme sur une série de métaux incrustés du Proche-Orient médiéval inscrits souvent au nom d’un souverain, et de verreries émaillées et dorée.

 La seule chose communément admise dans l’ensemble du monde arabo-musulman est l’interdiction explicite et stricte de ne pas représenter Dieu et son Prophète. Cela n’a  pas empêché des générations de musulmans d’enfreindre la règle au moins concernant le Prophète et de nombreuses représentations (notamment dans les miniatures persannes, dont le style est arrivé jusqu’au Maghreb, reprises notamment par l’artiste algérien Mohammed Racim). Cependant, et sans doute tardivement, les images représentant le prophète ou l’ange Gabriel ont subit quelques transformations dont l’effacement du visage.

La tradition iconographique dans la cartographie arabe

L’expansion rapide de la civilisation musulmane a permis aux conquérants, marins et géographes arabes de visiter de nombreux pays en Europe, en Asie mais également en Afrique. Ce fut l’occasion pour eux de réaliser des relevés de terrain et de dresser un impressionnant corpus de cartes géographiques terrestres et marines.

Ces techniques seront progressivement enrichies au travers des échanges avec les autres communautés. Plus tard, les occidentaux, en plein essor civilisationnel et partant à la conquête de « nouveaux mondes » les utilisèrent en les améliorant, allant jusqu’à faire appel aux marins et officiers musulmans formés et habitués à la navigation par orientation sur cartes.

Quel était le rôle des abondants dessins qui illustraient les cartes arabes ? Le but était-il simplement esthétique ? Obéissaient-ils à une charte graphique ? L’iconophobie propre à la religion musulmane exerçait-elle une quelconque influence sur l’iconographie des cartes arabes ? Toutes ces questions ne sont toujours pas résolues de façon sûre et définitive.

La représentation iconographique en Egypte, au Maghreb et en Andalousie

L’art architectural dans les constructions de mosquées
Depuis le IXe siècle, la culture arabo-musulmane s’était dotée d’une expression artistique, notamment sous forme architecturale. Chacune des dominations qui se sont succédé au Maghreb et en Espagne a laissé son empreinte. L’architecture, religieuse et civile, reflète assez fidèlement les caractéristiques du régime : majesté, magnificence omeyyade, exubérance des émirs des taifas, (morcellement de l’Espagne musulmane en plusieurs petits royaumes indépendants), simplicité almoravide, harmonie almohade. Certaines formes de décor n’ont pas manqué de séduire les Chrétiens d’Espagne qui les ont transposés dans les églises, donnant naissance à une synthèse que l’on appelle l’art mozarabe. Dans les terres redevenues chrétiennes après la reconquête, en Espagne comme en Sicile, le savoir-faire musulman allié à la fascination exercée par les puissants à travers l’art a donné naissance à de nouvelles expressions que l’on qualifie de mudéjares.
Les héritages de l’art musulman médiéval sont surtout importants au Maghreb et en Espagne, ce que reflètent les grandes mosquées de Kairouan et de Cordoue.
La grande mosquée de Kairouan, réédifiée en 836, s’inscrit dans un programme qui voit la naissance des ribats, ces grands établissements militaires fortifiés présents surtout au Maroc mais que l’on retrouve aussi en Tunisie: à Monastir et Sousse, celles des grandes mosquées de Sfax, Sousse et Tunis…

L’histoire de la grande mosquée de Cordoue s’étend sur deux siècles entre la fin du VIIIe siècle et la fin du Xe siècle. Après avoir partagé l’église de Saint Vincent avec les chrétiens, les Omeyyades de Cordoue décidèrent de construire leur propre édifice sur l’emplacement même de l’église dont ils réutilisèrent un certain nombre d’éléments comme les colonnes et les chapiteaux. Connue pour être le monument de l’art le plus accompli des Omeyyades, convertie en cathédrale au XIIIe siècle, elle fut en partie transformée mais conserva un aspect que l’on qualifie «comme incrusté dans la mosquée».

‘introduction du papier et la diffusion du livre ont contribué au développement de l’illustration et de l’enluminure. Ce sont les ouvrages de médecine, de zoologie, d’astrologie qui dans un premier temps sont illustrés, tandis que l’usage d’enluminer le Coran se généralise.

l’art de l‘arabesque et de L’ornementation géométrique
 L’ornement à “la manière arabe” est un rythme ininterrompu, une végétation irréaliste, un mouvement sans fin, une variation inlassable… Inspirée sans doute par le Coran qui promet aux hommes de foi  le paradis comme “un jardin sublime dont les fruits à cueillir seront à portée de la main”. L »arabesque végétale est une promesse d’infini.
L’ornementation géométrique,  quant à elle touche à la pure abstraction. A son propos, certains parlent d’un art de mathématiciens et d’astronomes. Peut-être parce qu’il dérive de l’ajustement et de la superposition de polygones étoilés de 6, 8, 10 ou 12 branches. Il reste que ces figures aux multiples foyers sont une invitation à la contemplation.

Progressivement, l’art islamique s’est affranchi de ces modèles antiques, les formes et les techniques évoluant avec la mode et les découvertes scientifiques. Les avancées mathématiques permettent en effet de créer des motifs géométriques complexes et d’élever des architectures avec des arcs et des voûtes. Certains types de décors, comme les « stalactites » (muqarnas) de stuc du palais de l’Alhambra, sont purement islamiques. De nouvelles influences se font jour également, comme celle de la Chine, qui reste pendant plusieurs siècles un modèle pour  les artisans du monde arabe. L’art européen est mieux connu avec les Croisades ; au Caire, certaines fenêtres de complexes architecturaux rappellent les baies des cathédrales. À l’inverse, les objets d’art issus du monde arabe voyagent également vers l’Europe, où ils sont vendus à prix d’or en raison de leur caractère luxueux. Les motifs et certaines techniques sont récupérés en Espagne ou en Italie, comme celle du verre émaillé et doré, né en Syrie, qui fait la fortune des ateliers de Murano, à Venise.  

 L’art contemporain dans les pays arabo-musulmans

Aujourd’hui, la cause est entendue. L’ensemble des pays musulmans de la planète, même ceux soumis aux régimes répressifs les plus iconoclastes de type taliban, est totalement immergé dans la « civilisation de l’image ». La question n’est pas de savoir, du point de vue théologique, si ses diverses manifestations peuvent encore être tenues pour illicites, comme le donnent à entendre très majoritairement les recueils de Hadiths les plus respectés (Bukhari, Muslim). Elle n’est pas non plus de savoir, au plan sociologique, si la reproduction visuelle du vivant est présente en Algérie et ce, dès l’indépendance en érigeant des statues aux héros de l’histoire du pays, ou au Maghreb, puisque les « étranges lucarnes » sont dans la plupart des foyers depuis près de trois décennies. Les pays du Maghren nouvellement indépendant n’ont pas hésité à construire des galeries d’exposition d’arts, des écoles d’art plastique, produit et diffusé des ouvrages d’art ou des manuels scolaires illustrés, sans parler du développement d’un cinéma, certes plus pudique que le cinéma occidental ou d’ailleurs… Les partisans les plus radicaux du « retour à la charia », dans les années Quatre-vingt dix, seront d’ailleurs les premiers à instrumenter le document filmé avec la caméra vidéo. La question est donc posée à l’historien de savoir où, quand, comment, par qui et pour qui le monde arabo-musulman est passé d’une époque d’interdits religieux à la civilisation de l’image et de la reproductio iconographique sous toutes ses formes.

            

 
 
 
 
 

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