Femmes musulmanes: « sommes-nous des citoyennes à part entière » ?

Le féminisme est-il la solution?

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Par Asma MECHAKRA

Aux origines d’une aversion

Allongée paisiblement sur le sable d’une plage Cannoise, une femme portant un foulard et une longue tunique est interpellée par la police qui lui intime d’ôter son habit « ostentatoire »
avant de la verbaliser. La scène humiliante, immortalisée par une série de photos a parcouru le monde. Puis c’est l’effet papillon, des femmes sont verbalisées pour simple port du voile.
Ces dérives liberticides surviennent suite à de nombreux arrêtés municipaux interdisant le port du voile (appelé trompeusement et détestablement « burkini », pour rappeler cette tenue d’origine afghane couvrant intégralement le corps de la femme) sur les plages de plusieurs communes françaises. Evidemment, ces arrêtés s’inscrivent en faux contre l’article 18 de la déclaration universelle des droits de l’homme qui garantie notamment le droit inaliénable des individus à manifester leur religion dans la sphère publique. J’apprends en écrivant ces lignes que le Conseil d’état français vient d’annuler l’arrêté de Villeneuve-Loubet, un précédent qui fera sans doute jurisprudence. C’est la chasse aux sorcières de trop. D’abord c’est l’incompréhension, après on se rend à
l’évidence. Les musulmans payent le prix de la politique de la haine instaurée par les populismes antagonistes de droite comme de « gauche ». Tantôt à des fins électoralistes, en tant que justificatif-échappatoire pour détourner des vrais problèmes que traversent les pays (comme ces temps où l’on force à coups de matraques le passage de lois pour le moins impopulaires à l’instar de la loi El Khomri), ou encore comme « casus belli », la menace musulmane est brandie tous azimut par ces managers de la peur. Usant de généralisations néo-orientalistes à l’emporte-pièce, les musulmans sont réduits à un archétype et leur religion à un vulgaire archaïsme moyenâgeux. On n’hésitera pas à vider cette religion de sa spiritualité et de son génie, peu importe si sa fécondité intellectuelle
couvre plus de 15 siècles ou s’il s’agit d’une religion partagée par plus de 1,5 milliards d’êtreshumains. On parle d’une communauté musulmane fantasmée, monolithique et homogène,
en dépit de sa mosaïque et de ses contradictions internes. On confisque la parole aux musulmans, mais on dit qu’ils ne s’expriment pas assez. La parole est donnée à quelques individus triés sur le volet et surmédiatisés, mais lorsque les quelques voix dignes veulent s’imposer, on veut les museler, les accusant de tous les maux : victimisation, repli identitaire, communautarisme, homophobie, antisémitisme et que sais-jeencore. Le sentiment d’inégalité est d’autant plus renforcé à la vue de la double morale républicaine flagrante qui assigne un communautarisme répréhensible aux uns, et une « organisation d’influence » respectable aux autres.

« Le féminisme est une plante qui ne pousse que dans son propre sol « . (Margot Badran)*

Comment aborder ce sujet sans tomber dans l’étiquette « occidentalisé(e) »? Bien que le mot ait été utilisé pour la première fois en 1880, en France, dans la revue La citoyenne par Hubertine Auclert il n’y a pas « un féminisme » ni « une seule définition » de celui-ci. Les courants de la pensée féministe sont aussi divers que les innombrables mouvements des quatre coins du monde qui s’en sont réclamés. A ce propos, la chercheuse Margot Badran affirme que :

« Des usages variés [du terme féminisme] en ont été faits et il a inspiré de nombreux mouvements […]Les féminismes naissent dans des situations géographiques particulières et s’énoncent en des termes locaux. L’histoire des femmes, champs de recherche qui s’est constitué dans les années 1960 et qui a pris de l’ampleur dans les années 1970 et 1980, analyse les multiplicités des féminismes apparus aux divers points du globe. Publié en 1986, l’ouvrage fondateur de l’universitaire sri-lankaise Kumari Jayawardena, « Féminisme et nationalisme dans le Tiers-Monde » (Feminismand nationalism in the third world), décrit les mouvements féministes qui ont émergé dans divers pays d’Asie et du Moyen-Orient. Il s’agissait de féminismes intégrés dans les luttes de libération nationales et dans les mouvements religieux réformistes, y compris islamiques. […] malgré l’abondante littérature qui circule sur ce thème, […] l’idée selon laquelle le féminisme serait occidental continue pourtant d’être propagée par celles et ceux qui manquent de repères historiques et peut être aussi qui utilisent à dessein cette idée dans une optique de délégitimation« .

Dans le contexte algérien, avec une société complexe à référent musulman, un féminisme obéissant à une certaine définition normative, calquée sur les modèles occidentaux, ne peut fédérer les femmes algériennes autour de lui. D’autre part, une certaine idéologie religieuse conservatrice, n’hésite pas à prendre des raccourcis réducteurs pour qualifier le féminisme de « concept occidental » voire « main de l’étranger ». Au lieu de déconstruire le discours en cause, le féminisme est rejeté en bloc pour des fins électoralistes, populistes ou simplement à cause d’une grille de lecture patriarcale de l’islam. Pourtant de telles dynamiques existent de part le monde et c’est le sujet du livre « Féminismes islamiques » de Zahra Ali :

« A travers ce croisement entre champ féministe et champ islamique, le mouvement féministe introduit des remises en question fondamentales à l’intérieur des deux champs. Dans le champs féministe, il remet en question la domination du modèle occidental coloniale et néocoloniale qui s’est imposé comme l’unique voix de libération et d’émancipation, ainsi que l’idée que le féminisme serait antinomique au religieux et imposerait une mise à distance de celui-ci. Dans le champs islamique, il questionne tout un pan de la jurisprudence musulmane élaborée à partir d’un point de vue masculin et sexiste et dénonce la marginalisation du rôle et de la place des femmes dans l’historiographie musulmane classique, ainsi que l’appropriation du savoir et de l’autorité religieuse par les hommes au détriment des femmes ».

La femme entre romantisme révolutionnaire et instrumentalisation politique

« L’Algérienne est déjà libre parce qu’elle participe à la libération de son pays dont elle est aujourd’hui l’âme; et le cœur ; et un titre de gloire ». El Moudjahid. 25 Mai 1959.

« Dans leur majorité, les combattantes ont été sorties des maquis fin 1957-début 1958. Celles qui ont été gardées sur place accomplissent des tâches traditionnelles ». Mohamed Harbi.

Le rôle de la femme au cours de l’histoire du pays n’est pas à prouver, mais leur condition et/ou demandes n’ont jamais été une priorité du pouvoir dominant quelque soit sa nature. Bien au contraire, aux cours des mutations survenues dans le pays, la question de la femme a été instrumentalisée.

Durant la colonisation par exemple, l’administration française s’est servie de la question de la femme comme stratégie d’acculturation. Comme le rapporte Frantz Fanon:

« C’est la situation de la femme qui sera alors prise comme thème d’action. L’administration dominante veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée… On décrit les possibilités immenses de la femme, malheureusement transformée par l’homme algérien en objet inerte, démonétisé, voire déshumanisé. Le comportement de l’Algérien est dénoncé très fermement et assimilé à des survivances moyenâgeuses et barbares. […] Des sociétés d’entraide et de solidarité avec les femmes Algériennes se multiplient. Les lamentations s’organisent. « On veut faire honte à L’algérien du sort qu’il réserve à la femme ».

Pendant que Messieurs Massu et Salan, les généraux, étaient occupés avec la bataille d’Alger, leurs femmes s’acharnaient à dévoiler de force les femmes Algériennes. Mais ce qu’ils omettent de préciser, c’est que les femmes algériennes « cloitrées » ont été contraintes de changer de mode de vie dans certaines régions du pays en conséquence de la barbarie sous-jacente à la colonisation (extermination des villages entiers, expropriations des terres, capture des enfants et des femmes, et viol de ces dernières). Les hommes algériens refusèrent le double déshonneur: le travail de leurs femmes chez l’ennemi, dans leurs propres terres expropriées.

Inutile de rappeler le rôle de la femme algérienne pendant la guerre de libération. Toutefois, passé le romantisme révolutionnaire immaculé, restent les faits.

Son combat était double, puisque elle dû faire face à l’oppression coloniale ainsi qu’au système patriarcale pour rejoindre la lutte. Mohamed Harbi, historien Algérien et ancien haut fonctionnaire et membre du FLN, les maquisards n’acceptaient pas les femmes, sauf dans la région d’Alger:

« A Alger par contre, dès le départ il y a eu une tendance à engager les femmes comme infirmières, agents de liaison, poseuses de bombes etc. C’est la nécessité qui a poussé à enrôler les femmes. Celles qui ont eu le moins de problèmes au maquis sont les femmes traditionnelles auxquelles il était dévolu de faire la popote, de coudre les habits, de faire en définitive un travail de type ménager…Les filles qui avaient des aspirations politiques ou qui désiraient l’égalité avec les hommes avaient beaucoup plus de difficultés, elles étaient assez isolées. On considérait leur comportement, leur volonté d’égalité comme une manifestation de mœurs légères. C’est pour cette raison que fin 1957-début 1958 la majorité des filles ont été acheminées à l’extérieur, ou plus simplement placées dans des douars pour servir d’assistantes sociales ».

Y-a-t-il eu un juste retour des choses? Après l’indépendance et jusqu’à ce jour, on en est encore loin du compte: mise à l’écart sous l’ère Ben Bella (par exemple, aucune femme n’était élue à l’assemblée nationale, ni à la tête des organes clés de l’état), réintégration dans la vie active et la gestion de la chose publique au temps de Boumediene (sans pour autant accéder à des droits égalitaires), puis régression de sa condition et de son statut pendant la présidence de Benjedid (ex: le décret ministériel de 1980 interdisant aux femmes de voyager sans être accompagnées d’un parent de sexe masculin, le projet du code de la famille proposé en 1981 et adopté en 1984.

  • Voir: Cairn.Infos, Où en est le féminisme islamique ?

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Lire aussi :

insoumission

 » Insoumission  » d’ Asma Mechakra | Librairie Apprendre l’arabe avec DILAP     

Le mouvement féministes maghrébin (1)

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