Enseignement de l’arabe dans l’institution scolaire en France: le « fait religieux »

Préjugés, réticences et non-dits dans l’institution scolaire.

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ISLAM ET CITOYENNETÉ
LE FAIT RELIGIEUX EST-IL ENSEIGNABLE ?(Actes du colloque international organisé à l’Institut du Monde Arabe, Paris, 14-16 janvier 1999)
AFDA-CEMAA
Toulouse 2000

Par Mahfoud BOUDAAKKAR . Professeur au lycée Voltaire à Paris.

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 Une question de  » lisibilité »

Contrairement à ce que laisserait supposer l’intitulé de cette intervention, il ne s’agit nullement d’une démarche de type psychanalytique et je n’ai pas l’intention (ni les moyens) de scruter à fond ce que l’on pourrait appeler l’inconscient collectif de cette institution qu’est l’éducation nationale. Cela dit, il aurait été intéressant de voir aussi les choses sous cet angle-là. Non, il s’agit simplement d’une modeste contribution en forme de témoignage sur le rôle, la place du professeur d’arabe dans le secondaire et les multiples réactions complexes que sa présence peut entraîner au sein d’un établissement ; d’une part à cause des spécificités mêmes de la matière enseignée et d’autre part, du fait de la question religieuse qui lui semble  » organiquement  » associée (pour rester dans le cadre de l’intitulé de ce colloque).

Il n’est guère possible de dire aujourd’hui encore que la matière que nous enseignons bénéficie d’une  » lisibilité  » totale auprès du corps enseignant, des parents d’élèves (tous les parents d’élèves), de l’administration et même des élèves concernés. Il n’est pas non plus exagéré de dire que l’amalgame entre enseignement de l’arabe et enseignement du  » fait religieux  » est quasi systématique ! L’équation plus que discutable  » professeur d’arabe = musulman = classe à coloration majoritairement musulmane  » ne semble gêner que très peu de gens… Pas même les plus intransigeants en matière de laïcité ! Par ignorance ? Par souci d’intégration ? Ou par indifférence ?.

Il n’y a qu’en Alsace où, il y a quelques années, l’enseignement de quelques versets du Coran avait choqué certains enseignants, ce qui avait fait rire le collègue, lui qui officiait à côté d’une salle réservée… au curé, concordat oblige !

Quant à l’islamité supposée du professeur d’arabe, elle ne fait aucun doute pour certains, à partir du moment où vous portez un nom arabe et que vous dites être né(e) quelque part en pays arabe (et donc en terre d’Islam), vous êtes musulman(e). Tout se passe comme si on déniait à l’individu le droit d’avoir un parcours personnel ou que l’Islam était transmissible par les gènes ! Quand on sait que depuis leur indépendance (et même avant) les sociétés arabes ont été traversées par tous les courants idéologiques qui ont dominé ce siècle et que des générations entières ont été formées dans et par ce foisonnement d’idéologies contradictoires, ce parti pris réducteur laisse songeur…

Professeur d’Arabe : attentes informelles

Dans la vie quotidienne, quand un professeur arrive à s’enraciner dans un « bahut » et à susciter l’intérêt de la communauté scolaire, il peut tour à tour devenir « conseiller en religion », sociologue à l’occasion, médiateur si besoin, apprenti psychologue dans certains cas… Il arrive très souvent que l’on soit sollicité en matière de religion. Quoi de plus normal, me dira t-on que de s’adresser au professeur d’arabe quand il s’agit de questions relatives à l’Islam ? Le problème est que cette compétence supposée en Islam n’est pas considérée comme le complément naturel et indispensable dans la formation du professeur, acquise notamment dans le cadre de l’université. Elle est plutôt perçue comme une sorte d’atavisme. En somme, on vous érige d’office en autorité religieuse locale, faqiih, imam malgré vous, quelles que soient vos convictions par ailleurs et vos compétences réelles dans ce domaine.

La démarche qui consiste à solliciter le professeur d’arabe pour les questions religieuses est souvent naïve et sincère. Les réponses éventuelles sont souvent acceptées, même quand elles ne vont pas dans le sens souhaité. Mais ce n’est pas toujours le cas : on veut bien fermer un œil sur la laïcité si vous voulez bien mettre votre savoir religieux au service de la paix dans l’établissement.

Le professeur d’Arabe : présence et perception par l’institution

Curieusement, j’ai remarqué dans les établissements où j’ai exercé que le statut d’un professeur d’arabe dans le secondaire n’est pas plus « lisible » que la matière enseignée. Nombre de collègues semblent ignorer qu’il existe un CAPES d’arabe et une agrégation qui est l’une des plus anciennes de France.

Le professeur d’arabe qui arrive dans un établissement du second degré est vaguement assimilé à certains enseignants du primaire qui exercent en France dans le cadre d’accords de coopération franco-marocains et franco-tunisiens. Le statut de fonctionnaire implique obligatoirement la possession de la nationalité française. Je ne citerai qu’un seul exemple : un collègue, professeur de sciences économiques et sociales, qui s’intéressait à la langue arabe, mais aussi à la crise algérienne, avec qui j’avais co-animé plusieurs activités en direction des élèves, découvre – sincèrement étonné – après plus de quatre ans, que j’avais le statut de fonctionnaire et que j’étais français par conséquent ! Peut-être pensait-il au statut de maître auxiliaire ?En règle générale, on peut dire que le statut n’est pas perçu correctement et encore moins le rôle que l’on doit jouer au sein de la communauté scolaire. Le résultat est qu’au début, on se trouve assez isolé dans une profession où, il est vrai, les affinités se font souvent par matière : la nôtre paraît a priori loin des préoccupations générales. Ajoutez à cela les difficultés naturelles de communication, la peur de mal dire, de mal faire ou de déplaire et vous avez un manque d’informations et d’échanges sur des sujets qui peuvent pourtant être très sensibles.

L’apprentissage de l’arabe: un rempart contre le SIDA !

Une anecdote à ce propos : j’arrive un jour devant ma salle où m’attendait une classe de seconde composée majoritairement de jeunes filles. Là, pas de problèmes de foulard et des élèves comme on en redemande. Seulement, ce jour-là, les élèves étaient très agités, notamment les filles. Dialogue ahurissant : – « Monsieur, que faites-vous là ? » -« Comment, qu’est-ce-que je fais là ; on a cours d’arabe, non ? » -« Mais, Monsieur, vous n’êtes pas au courant ? Aucune classe de seconde ne travaille à cette heure-ci ! » _ « ??? » -« Mais oui, c’est la journée d’information sur le SIDA et nous, on n’a pas été averties ! ».

En effet., ni moi ni mes élèves n’avions été convoqués. J’en ai déduit qu’il n’y avait pas malice, mais un grave malentendu : « on » a simplement pensé que ces jeunes adolescents, bon musulmans, ne pouvaient pas avoir de problèmes de sexualité et qu’en outre, il n’était sans doute pas délicat de parler de ces choses-là devant eux. Conclusion, ils sont naturellement à l’abri de ce terrible fléau et ils seraient mieux en cours d’arabe ! évidemment, l’erreur a été réparée sur le champ et les élèves ont pu se rendre à la conférence.

 

 

 

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