Français, Corse , langue arabe et immigration

Corse: la triangulaire Français/Corse/Arabe au sein de l’immigration maghrébine

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Par M. Boudaakkar

Avec mes remerciements à mon fils Elias et à mon collègue et cher ami Alain JAFET, qui, séparément et chacun à sa manière m’ont amené à m’intéresser à ce territoire si original et à dépasser les préjugés que j’en avais, comme de nombreux citoyens Français du Continent.

Malgré l’absence de tissu industriel important et malgré des déséquilibres économiques considérables ainsi que des disparités régionales, la Corse compte aujourd’hui 12% d’immigrés, dont une grande proportion de Maghrébins arrivés dans les années soixante . Ces immigrés arrivés d’Afrique du Nord sont majoritaires dans le salariat agricole et fournissent une main-d’œuvre désormais indispensable à l’économie locale, tout en jouant un rôle dans la revitalisation de certains villages situés en zone rurale.

Parmi les régions les moins peuplées du territoire national, la Corse est ainsi l’une de celles qui possèdent le plus fort taux d’étrangers dans sa population. Cette immigration a aidé au maintien du solde naturel démographique, en compensant les départs.

Mais avant de voir le parcours de cette immigration, les difficultés d’intégration, les relations avec les populations locales, son devenir, nous allons revenir succinctement sur l’histoire de la Corse, notamment avec l’ex-empire arabo-musulman, la culture arabo-musulmane dominante en méditerranée à l’époque, pour enfin aborder le volet linguistique, qui constitue la principale ligne directrice pour notre site, dédié aux langues et cultures arabes. Autrement dit la communication, surtout orale entre « autochtones » et immigrés donc majoritairement maghrébins, dans une contrée où domine au moins une diglossie entre le Français et le Corse.

En effet, dans un environnement dominé par la diglossie corse/français la population immigrée, localement, se trouve non pas face au seul français, comme cela est le cas dans les autres grands pôles d’immigration nationaux, mais dans un contexte où la langue régionale reste d’un emploi général et vis-à-vis de laquelle chacun doit se situer.

Mais avant d’aborder la question de la présence d’immigrés maghrébins et leurs apports notamment dans le domaine de la culture et des usages linguistiques, faisons un retour en arrière, pour voir à travers l’histoire, les rapports de la Corse avec ses voisins du Sud méditerranéen, notamment durant la période de domination musulmane impériale.

Un peu d’histoire : la présence arabo-musulmane en Corse

Lorsque, sur le plan historique  on évoque la Corse, généralement on pense à Gênes, parfois aux Romains et à leurs colonies, implantées surtout sur la façade est de l’île. On évoquer aussi  naturellement la présence française. Mais on évoque bien plus rarement les musulmans qui pourtant ont toujours été attirés par le monde insulaire (Corse, Sardaigne, Sicile, Malte, Chypre et Baléares notamment) dès le VIIIème siècle, et jusqu’au XVIIIème siècle, soit durant près de mille ans. Il faut souligner  que cette présence n’a été ni politique, ni militaire stricto sensu, (au sens d’occupation systématique décidée en haut lieu par le califat en exercice à telle ou telle époque), ni même commerciale, ou si peu. Cette présence musulmane a été le fait de groupes qui avaient un facteur commun, l’islam comme religion, mais qui arrivaient d’horizons divers et qui sont appelés différemment selon leurs origines géographiques et les époques: maures, sarrasins, barbaresques, arabes, dont le but était de piller et de s’enrichir par le commerce des esclaves. Signalons que les pillages (razzias, qui vient de l’Arabe razw, attaque) étaient un mode de fonctionnement très répandu à l’époque, y compris en Occident où les différentes royautés se disputaient des territoires entiers, le plus souvent en utilisant non pas leurs armées régulières, mais des « mercenaires » appâtés par les gains, y compris l’acquisition d’esclaves… Il en est ainsi des nombreuses incursions qui ont eu lieu depuis l’Espagne musulmane en territoire français et qui souvent se déroulaient au delà de la région de Poitiers, plus au nord et jusqu’à Lyon , sans parler des régions françaises en bordure de la Méditerranée.

Durant toute la période médiévale et moderne, la Méditerranée fut autant une mer musulmane qu’une mer chrétienne: tout l’enjeu est là, à savoir la domination arabe contrecarrant les dominations pisane, génoise, vénitienne et espagnole. La géographie l’impose : la partie nord du mare nostrum est aux mains des chrétiens, les rivages sud et est sont dans le giron de l’empire musulman.

A l’époque médiévale, l’île est essentiellement un réservoir d’esclaves et de nourriture pour les « Barbaresques » venus pour la plupart des côtes du Maghreb. Il y avait peu de relations commerciales ( la Corse vivant en quasi autarcie et sur le principe de l’autosubsistance et du troc, avec une population locale relativement pauvre).

Pas ou peu de rapports diplomatiques avec les autorités musulmanes d’Andalousie par exemple, pas de conflits armés au sens strict du terme, mais une occupation endémique et sporadiquement violente.  Il n’existait pas en Corse un sentiment d’unité nationale, puisque l’île dépendait de l’église de Rome et des puissances maritimes étrangères de l’époque, et subissait la présence de petits chefs locaux plus aptes à se faire la guerre qu’à s’unir contre la présence étrangère, quelle qu’elle soit. Ce sentiment national prendra naissance très localement à partir du XIIIème siècle mais ne constituera pas un ciment liant unanimement les corses entre eux, puisque des rivalités internes les amènaient à se faire la guerre.

Les premiers musulmans débarquent en Corse en 713, sous la poussée des conquêtes de l’Islam ; Barcelone était déjà entre leurs mains depuis 711, soit moins d’un siècle après l’hégire. Pour l’île, il n’y a pas eu véritablement de conquête avec colonisation de peuplement, mais des incursions extrêmement rapides et meurtrieres. La technique était simple: partant de leurs bases situées sur les côtes du Maghreb ou dans quelques golfes déserts proches, leurs embarcations, particulièrement rapides et bien adaptées à la navigation en Méditerranée, accostent la Corse, là où ils peuvent se mettre à l’abri. Avec une grande vélocité et par surprise, ils attaquent les villages dont les habitants n’ont généralement que des moyens limités pour réagir. « En 809 ils (les Maures) ravagèrent Aléria et les villages environnants. Toute la population, excepté les vieillards et les infirmes, fut enlevée pour être réduite à l’esclavage » (1). Les corses implorèrent Charlemagne de les secourir. En 814, ce fut chose faite et l’empereur envoya un de ses fils, Charles, régler le problème au prix de durs combats et d’une bataille navale acharnée devant Mariana…

De fait, la présence de troupes musulmanes sur l’île obligea de nombreux corses à fuir vers Rome tandis que d’autres se réfugiaient dans les montagnes.

En 1014,les rapports de force changent: génois et pisans s’unissent pour envoyer une flotte combattre les musulmans. La flotte musulmane est mise à mal et les Maures comme on les appelaient, se retirèrent provisoirement de la mer tyrrhénienne.

Dès la fin du XIème siècle et jusqu’à la fin du XIIIème, pisans génois et vénitiens règnent en maîtres sur cette partie de la Méditerranée: leur poids politique, économique et militaire n’incite pas les « Maures » à tenter de nouvelles aventures de conquêtes, du moins près des rivages corses et sardes. Les croisades, qui débutent en 1095, se lancent à l’assaut de l’hégémonie musulmane et la création des états latins d’Orient fait que la chrétienté domine non seulement l’Occident, mais également l’Orient. Tout le mare nostrum appartient aux puissances navales qui le bordent. Malgré tout, quelques razzias ont encore lieu sur les rivages de la Corse, mais sans commune mesure avec ce que les corses avaient subi au IXème siècle: des pirates agissant pour leur propre compte,.. Ce qui n’empêche pas, pisans et génois de  s’affronter pour la possession de l’île …

Fin du XVème siècle, grands bouleversements dans le monde: 1492, découverte de l’Amérique, les derniers arabo-musulmans (berbères, arabes, espagnols et juifs convertis ou non) sont chassés d’Espagne ; Venise est en plein déclin, Pise a disparu en tant que puissance maritime, la République de Gênes est en proie à des difficultés de tous ordres… La Méditerranée perd peu à peu son rôle central et bientôt le commerce vers les Amériques va porter un coup fatal aux puissances méditerranéennes. Par ailleurs, les états latins d’Orient ont disparu et la conquête de l’Islam est consolidée en terre Sainte, laissant la suprématie commerciale aux marchands arabes. L’Empire Ottoman – qui supplante l’ancienne puissance califale de Baghdad et de Cordoue- est au fait de sa puissance tant sur le plan territorial qu’économique: sous la bannière Ottomane,  la civilisation de l’Islam rayonne à travers un empire qui va du Maghreb (Maroc exclu) aux rives du golfe Persique, en passant par les Balkans.

Pour l’île Corse, le calme n’allait plus durer. En 1429, les Maures opérèrent un débarquement dans la partie méridionale du pays. Les habitants se défendent vaillamment, les assaillants sont repoussés, mais les incursions sont de plus en plus fréquentes. Les pirates turco-maghrébins, dotés d’une flotte puissante basée notamment à Alger (l’Algérie et la Tunisie étaient devenues des Régences plus ou moins autonome sous l’autorité de la Sublime Porte Ottomane à Istamboule), lançaient régulièrement des attaques contre l’île, pour piller, et ramener des esclaves « marchandise » très prisée, notamment en Orient, faute de s’installer en tant qu’occupants. Il en était de même pour les autres îles (Sardaigne, Sicile…).

Au final, c’est la présence anglaise (qui devient alors une grande puissance maritime et navale à partir du XVIIème siècle, qui fera reculer la piraterie barbaresque car les anglais ne pouvaient admettre que leurs vaisseaux fussent interceptés par des pirates venus des côtes du Maghreb. Au début du XIXème siècle, suite au déclin de l’Empire Ottoman, la présence arabo-musulmane et turque ne constitue plus une menace pour les Corses.

En conclusion, les vicissitudes de l’histoire font que la culture arabo-musulmane, qui a marqué profondément une partie du pourtour méditerranéen, n’a pas laissé de traces en Corse, ni sur le plan architectural (vestiges de bâtis), ni sur le plan linguistique, à part quelques rares toponymes…

Comme on l’a vu plus haut, cette présence humaine et culturelle, allait donc commencer dans les années soixante, avec l’afflux d’immigrants en provenance du Maghreb, notamment après l’accession à l’indépendance de cette région.

Immigration maghrébine et usages linguistiques

Rappelons que les vagues d’immigration qui ont eu lieu après les indépendances étaient le fait de concertations et d’accords signés entre l’ancienne puissance coloniale et les nouveaux pays indépendants. Ceci est valable surtout concernant l’Algérie, sur la base de ce que l’on appelle les Accords d’Evian. En effet, De Gaulle, en habile politicien et homme de prémonition avait compris que l’ère coloniale était irrémédiablement révolue et préparait donc l’ère post-coloniale : une sorte de néo-colonialisme « soft », consistant à continuer à profiter des richesses naturelles et humaines en termes de main d’œuvre de ces pays sans leur imposer une présence d’occupation physique, militaire, brutale et désormais condamnée à l’échelle internationale.

Des bureaux français de recrutement de candidats au départ pour la France étaient ainsi installés à travers tout le territoire algérien, avec l’accord des nouvelles autorités algériennes, qui encourageaient leurs ressortissants à s’inscrire, avec , à l’arrivée, la promesse d’un travail, d’un logement et tous les avantages d’un pays développés.

Les populations qui se bousculaient devant ces bureaux étaient majoritairement d’origines rurale, analphabètes, de conditions très modestes, prêtes à tous les sacrifices, dans l’espoir de pouvoir envoyer de l’argent à leurs familles  et de revenir -tous les espoirs sont permis- riches pour profiter de la maison qu’ils auront construite et d’une retraite paisible…

Majoritairement analphabètes comme nous le signalions, les premières et deuxièmes générations utilisaient l’Arabe dialectal ou le Berbère, avec un peu de Français mal maîtrisé concernant les jeunes générations. L’usage du Français va s’installer peu à peu, non sans difficultés. Précisons que dans sa politique d’immigration massive post-indépendance, la France n’a prévu aucun dispositif de formation, ni sur le plan professionnel ni sur le plan de l’apprentissage du Français. Le tout à la va-vite : une main d’œuvre bon marché destinée d’office aux tâches ingrates qui ne nécessitent aucun savoir-faire préalable ; quand à la communication langagière, « ils » n’ont qu’à se débrouiller, ils apprendront sur le tas, de gré ou de force s’ils veulent trouver un boulot, le conserver et survivre.

A la maison, l’Arabe ou le berbère sont de mise. Mais le Français rentre par la force des choses, ne serait-ce que par la désignation de tout l’environnement domestique moderne .

Ces empreints de nécessité concernent des objets quotidiens (téléphone, parabole, télévision, frigidaire…) ou des termes liés à l’activité professionnelle (champs lexicaux de la maçonnerie, de l’agriculture ou de la culture de la vigne). Ils sont plus rares chez les femmes. Les emprunts connaissent des adaptations phonologiques. La tendance est ainsi à la dénasalisation des nasales, remplacées par la forme orale correspondante. On sait que la nasalisation est le fait de peu de langues, dont le Français… Dans la plupart des langues, le mot télévision donne à la fin « oun » et donc en arabe tilfizioun. Bola ou vola pour le volant d’une voiture, laquelle donne watour ou watoura, le V n’existant pas en arabe. Frana’man pour “frein à main”. Charboun pour “charbon.

En gros, les déformations sont donc dûes à l’absence de nasalisation, mais aussi des consonnes et voyelles n’existant pas en arabe.

  • Consonnes du Français n’existant pas en Arabe :B, P, V,
  • Voyelles n’existant pas en arabe : E (prononcé eu), U, E (avec accent), plus toutes les nasales considérées comme voyelles en linguistique moderne : an, on , en, un, etc…

Soulignons que ces « déformations » sont communes à toutes les populations non scolarisées en Français et qu’elles sont pratiquement inexistantes chez les nouvelles générations scolarisées et bilingues , voir trilingue avec l’intérêt de plus en plus grandissant pour l’anglais.

Très souvent, les journalistes arabophones à la télé ou à la radio,  respectent les nasalisations quand ils s’agit de prononcer des noms ou des toponymes français…

L’intégration des emprunts touche aussi le système morphologique. L’article défini arabe “al” peut par exemple s’agglutiner à l’initiale du mot comme dans al- moutour (“le moteur”), al-kas’rola (“la casserole”), al-machina (“la machine). De même, les formes du genre et du nombre sont rendues d’après la variété dialectale : c’est le cas de la marque du féminin singulier -a que l’on retrouve adjointe aux noms intégrés comme dans al-fi’sita (“la visite”), al-bati’ma (“le bâtiment”) ou de sa forme plurielle -at dans al-franat (“les freins. Notons à ce stade  qu’il n’y a pas d’emprunt corse.

Comme dans d’autres régions de France et quel que soit le degré d’intégration, l’arabe demeure aussi une langue valorisée, revendiquée comme marqueur d’identité.
Globalement, on peut dire que  l’évolution opère au profit du bilinguisme (Français/Arabe).

Qu’en est-il alors de la langue corse auprès des immigrés ?

Comme dans l’ensemble de l’héxagone, il y a indéniablement un racisme qui se développe , notamment envers les populations d’origine maghrébine. Sans aller jusqu’à prétendre que les Maghrébins ont sur l’île une vie « impossible », nul doute que les conflits et les tensions intercommunautaires constituent un frein puissant à l’apprentissage du corse. La triangulaire linguistique (Français_Arabe-Corse) ne connaîtra alors peut-être pas de gagnant avant un certain temps (le bilinguisme arabe/français va se prolonger) mais à coup sûr, dans l’immédiat, une seule et unique perdante : la langue corse qui se prive avec le groupe maghrébin de locuteurs potentiels possédant une véritable culture plurilingue. Certains parmi les plus investis dans la revendication identitaire semblent avoir perçu ce travers et parlent désormais du peuple corse comme d’une « communauté de destin » englobant les différents groupes de l’île. Dans la mesure cependant où le critère linguistique est l’un des principaux leviers de cette communauté, les première et deuxième générations ne s’y agrégeront pas sans quelques difficultés.

 

                                                                                                                                                                                  Manifestation anti-raciste en Corse

En revanche, pour la troisième génération, d’autres perspectives se dessinent grâce, notamment, à l’enseignement de la langue corse généralisé dans le primaire et le secondaire. Même si l’intégration des enfants d’origine maghrébine ne se réglera pas uniquement par l’apprentissage scolaire du corse, il apparaît déjà que les informateurs les plus jeunes témoignent des meilleures aptitudes en langue corse. Les débuts de compétences entrevus chez les plus jeunes peuvent toutefois indiquer une évolution de la situation, en particulier le passage d’un bilinguisme arabe/français à un trilinguisme arabe/français/corse. La chose est souhaitable pour au moins deux raisons. D’abord parce que les descendants de l’immigration maghrébine pourraient obtenir par cette voie le statut d’habitants légitimes de l’espace insulaire, statut encore trop souvent refusé à leurs parents. Ensuite, parce que la langue corse trouverait par là un moyen d’accroître le nombre de ses usagers, gage supplémentaire de son maintien. Car les nécessaires soutiens institutionnels ne peuvent garantir à eux seuls une conservation correcte de la langue. Pour que la langue corse soit une réalité dans la Corse de demain, il lui faudra surtout gagner de nouveaux locuteurs. Ces locuteurs sont parmi la jeunesse “d’origine” mais aussi parmi les membres des autres communautés présentes sur l’île, notamment parmi la plus importante d’entre elles, la communauté maghrébine.

MB. Aout 2021

Notes :

  • (histoire générale de la Corse, J-M. JACOBI 1835).

Lectures conseillées :

http://accademiacorsa.org/?page_id=223

Des musulmans en Corse :

https://www.sarrazins.fr/musulman-comme-un-corse/

La corse musulmane ou l’histoire occultée :

http://lejournaldessurvivants.centerblog.net/303-la-corse-musulmane-ou-histoire-de-la-corse-occultee

Langue corse : histoire et évolution :

https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2008-3-page-507.htm

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