chanson, cinéma, théâtre, et discours politique: les contraintes de la langue arabe

Le corset étouffant de l’arabe littéral, langue « officielle »

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Par Mahfoud Boudaakkar

Chants et chanteurs bridés

Outre les canons musicaux traditionnels qui ont enserré la chanson arabe dans un corset étouffant la condamnant à la répétitivité, cette dernière a souffert de la sclérose du langage, lui aussi étroitement surveillé et censuré au besoin ainsi que de la mièvrerie des sujets qui pouvaient être conventionnellement traités (éternelles ritournelles sirupeuses sur l’amour…).

La chanson, comme le cinéma ou le théâtre, pour toucher au cœur du public et s’adresser au plus grand nombre se doit d’être en arabe dialectal. Or, dès que l’on sortait des thèmes rebattus jusqu’à saturation (amour, amitiés perdues, trahison des proches, émigration…) les paroliers se trouvaient en panne, les mots en arrivaient à manquer ! Même la chanson raï présentée lors de son émergence en France dans les années 80 comme « marginale » et subversive n’a pas vraiment dérogé à la règle ! Sa seule subversivité résidait essentiellement dans le fait qu’elle a enfreint les tabous sexuels, et encore ! Sous forme de langage souvent très codé et de clins d’œil aux initiés… Peu de thèmes liés aux problèmes sociaux et politiques. Jusqu’à présent, d’ailleurs, la réserve des grands du raï est perceptible face à ces sujets.

Cinéma: des dialogues sous haute surveillance

Cela nous amène au lien entre les espaces de liberté réelle dont jouit une société, et le langage courant (l’arabe dialectal en l’occurrence). Et l’on découvre que hormis ces espaces restreints « généreusement » accordés à la production culturelle accessible au grand public (chanson, cinéma, théâtre), tout le reste est largement dominé par l’arabe littéral, langue —il faut le dire — des élites et des pouvoirs. Cette constatation est valable pour l’ensemble du monde arabe.

Jusque là, du moins en Algérie, (mais le phénomène pourrait être démontré pour les autres pays arabes), ce que l’on appelle la « langue intermédiaire » a toujours cherché son point d’équilibre sans jamais le trouver vraiment, le discours oscillant sans cesse entre une fusha mal dialectisée et un dialecte ayant du mal à cohabiter correctement avec l’arabe littéral. Le cinéma algérien des années 60, 70, et 80 pourtant de qualité et ayant eu les succès que l’on sait a fait les frais de cet inconfort linguistique qui, répétons-le n’est pas propre à l’Algérie. Les personnages des films (monopole de l’état oblige) devaient parler certes en arabe dialectal, mais dans une dârija muhadhaba* الدارجة المهذبة (langue intermédiaire) que même les « officiels » et les spécialistes (aujourd’hui encore d’ailleurs !) avaient du mal à définir. Résultat : des dialogues qui ne « sonnent pas juste », des acteurs visiblement mal à l’aise dans leurs rôles… parce que privés de parole « naturelle » !

Signalons cependant l’exception qui confirme la règle : le film dans les années 70 « Omar Gatlato » de Merzak Allouache. Le réalisateur avait eu une intuition géniale : faisant tourner de jeunes acteurs non professionnels de Bab el Oued, il leur avait demandé de parler naturellement, dans leur langage de quartier, en se contentant juste de leur transmettre ce qu’il fallait dire pour chaque séquence. Le résultat fut une révolution dans le cinéma algérien et le film connut un très grand succès y compris auprès du public algérien qui se retrouvait à la fois dans le scénario, les personnages, mais aussi dans la langue utilisée !

Mouvements sociaux, contestations et libération du langage

L’expérience « Omar Gatlato » a, bien sûr fait des émules et encouragé d’autres cinéaste et « dialoguistes » à se libérer peu à peu des contraintes et tâtonnements linguistiques imposés par les bureaucrates décideurs-payeurs-senceurs afin de ne pas déplaire à leurs chefs politiques.

Mais le renouveau du langage au ssi bien dans la chanson qu’au cinéma ou au théâtre allait éclore du fait des bouleversements qu’allait connaître l’Algérie dès le début des années 80.

Libération du langage

La montée du fondamentalisme, n’a cependant pas aidé à la »fluidification » du discours politique. Les nouveaux ténors, partisans d’un nouvel ordre « islamique » ont repris les mêmes antiennes que leurs rivaux, thurifiraires du néo-FLN finissant, en pire: dans une fusha encore plus tournée vers le passé, histoire de prouver leur érudition et surtout de s’accaparer la langue liturgique, assurés d’impressionner de la sorte encore plus le « petit peuple »!

La guerre civile qui s’en est suivi a achevé de tuer presque entièrement toute production artistique. Démantèlement de la quasi totalité des structures existantes (déjà moribondes sous le règne de Chadli), exil contraint ou volontaire des artistes: groupes musicaux, troupes de théâtre, acteurs, chanteurs, cinéastes, écrivains…

Cette catastrophe a permis cependant l’effondrement du monopole de l’Etat sur le langage. Emérgence de l’arabe dialectal à l’état « brut » ou sous une forme modérée et surtout le développement d’une langue « intermédiaire » à mi chemin entre l’arabe dialectal et un arabe littéral simplifié. Le fait est que ce formidable bouillonnement socio-politique , culturel et linguistique (tant attendu) se déroule pour l’instant dans une joyeuse pagaille, notamment concernant les supports écrits:

  • les uns(es) choisissent d’écrire en caractère phonétiques latins dans un système « sauvage » où chacun (e) se débrouille comme il peut pour compenser les phonèmes-graphèmes propres à l’arabe et laisse le soin aux autres de suivre : afham yâ lfâhem !
  • les autres, sans doute des « nantis » dotés de claviers bilingues préfèrent les caractères arabes (ce qui est plus logique et plus efficace!), mais là encore, en l’absence d’un consensus sur un système de transcription commun, ça part dans tous les sens…

  • le choix des caractères latins ou arabes ne semble pas être le fait d’options politiques et/ou idéologiques, comme ce fut le cas la veille de l’indépendance où d’éminents conseillers auprès de Ben Bella s’interrogeaient sérieusement sur cette question. Qui fut vite tranchée… Il s’agit là plutôt d’une question d’efficacité, de commodités… et de spontanéité!

L’éclosion du Hirâk en 2019, donnant largement la parole au peuple, notamment dans les nouveaux médias indépendants et via les réseaux sociaux a définitivement ouvert la voie à la libre expression (sur le plan strict de la langue) dans tous les domaines: débats politiques, productions artistiques liée à l’utilisation de la langue y compris dans les médias écrits.

Les dialectes remis en honneur

Les dialectes sont donc remis en honneur. Longtemps négligés « officiellement » voir méprisés par les classes dirigeantes (qui font un effort pour s’exprimer publiquement dans un  arabe fusha souvent laborieux pour ne pas dire défectueux), ils sont donc devenus langue de communication (efficace car comprise par tout le monde); dialectes rehaussés comme vu plus haut par des termes littéraires de circonstance  et selon les besoin du discours (langue intermédiaire)… Les dirigeants, les chefs des partis politique, les syndicalistes, opprtunistes , emboîtent le pas et ne sont pas en reste. L’usage du dialecte, y compris dans le registre le plus populaire est devenu »vendeur »! Signe de proximité, voir de complicité pour donner l’illusion qu’ils sont eux aussi issus du peuple avec lequel ils se confondent au moins sur le plan de la langue.

Une précision s’impose cependant quant à l’usage et la place des dialectes dans les sociétés maghrébines.

Les Etats, mais aussi le peuple ont toujours manifesté un grand respect mêlés d’admiration et de fierté concernant le patrimoine poétique dit en dialectal qui remonte au moins au 16ème siècle.

Le texte « Hizya » poéme d’amour devenu chanson a fait le tour des pays du Maghreb et bien au delà. Les poètes auteurs de qassida en dialectal jouissent d’une grande célébrité et beaucoup de considération, d’un bout à l’autre du Maghreb quel que soit leur pays d’origine.

Mais il n’ y a pas que la poésie populaire dite « malhûn« : de nombreux contes et proverbes, datant à peu près de la même époque on fait le tour de l’espace maghrébin, dits dans un arabe dialectal parfait, avec souvent de la prose rimée ou même quelques vers de poésie.

Le cinéma, dès sa naissance après les indépendances a utilisé le dialecte , ne serait-ce que par vraisemblance et réalisme. Au cinéma , on met en scène le peuple et ce dernier ne parle pas la fusha à la maison, à l’usine ou dans les champs agricoles… Néanmoins, ce cinéma alors entièrement financé par l’Etat et « les censeurs attitrés », conseillers es dialogues imposés, exigeaient des dialoguistes et des réalisateurs de faire parler les personnages dans ce que l’on appelait alors la « dârija muhadhdhaba » *, c’est à dire un parler « châtié », faisant appel au vocabulaire de l’Arabe littéral inexistant en dialecte ou peu utilisé. Le procédé, gênant pour les acteurs,provoquait aussi un certain malaise chez les spectateurs, pas dupes le moins du monde. Entendre une vieille dame (le cinéma algérien faisait souvent appel à des acteurs non professionnels), utiliser un tel registre de langue, avec en plus souvent l’accent d’Alger, alors qu’elle est sensée âtre de l’est, de l’ouest ou même du sud saharien relève presque de la méconnaissance de « l’Algérie profonde », sinon de la duperie tout court!

Seul le théâtre tirait son épingle du jeu dans cette mascarade. En effet, né bien longtemps avant l’indépendance, il a, durant même la colonisation opté pour l’usage du dialecte. Mais en s’en donnant les moyens. Des auteurs devenus célèbres, des oeuvres solides construites au plus près de la réalité et de l’actualité du moment. Des acteurs talentueux et surtout des dialoguistes (quand ce n’était pas l’auteur lui-même faisant appel vraiment à la langue du peuple, n’hésitant pas d’ailleurs à faire référence au patrimoine oral dont on a parlé, on y puisant termes et expressions.

La nouveauté, comme nous le disions plus haut est que le dialecte était exclu du champs politique et même des médias écrits ou audio-visuels. Les journaux télévisés étaient dits obligatoirement en fusha , les débats télévisés animés par des journalistes équipés de recommandations en littéral et l’assistance était priée d’intervenir dans la langue officielle ou au moins à « surveiller son langage », les animateurs n’hésitant pas à interrompre les « mauvais parleurs!

L’arabe dialectal a non seulement investi le politique mais également fait intrusion dans les médias, y compris ceux appartenant à l’Etat, dans la publicité parlée ou écrite, les graffitis ou les panneaux dressés par les citoyens pour telle ou telle raison.

* Cette appellation, lancée en Algérie dans les années 70 ne semble pas avoir été consacrée.

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Novembre 2020

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