Littérature arabe au féminin: amours,censure et choix de langue

Les femmes écrivaines et leurs rapports avec la langue arabe et le Français

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Au vu de la place qu’occupe les femmes dans les sociétés arabes, il n’est pas étonnants que les écrivaines arabophones ou francophones soient moins connues, aient plus de difficultés pour trouver un éditeur et soient au final plus ou moins ignorées, voir victimes d’un certains ostracisme , notamment de la part des médias officiels. Il faut dire que la plupart d’entre elles sont aussi militantes, féministes, souvent très critiques vis -à-vis de la société et de ceux qui la dirigent. Pas toutes, bien sûr; il y a celles qui sont proche du pouvoir pour une raison ou une autre et celles opportunistes qui sont prêtes à manger à tous les râteliers, pourvu qu’elles obtiennent célébrité et notoriété en tant qu’écrivaines reconnues.

Il se trouve qu’avec ce que l’on a appelé les « printemps arabes » et le vent de révoltes et de revendications qui se sont répandus comme une traînée de poudre dans l’ensemble du monde arabe et à la suite du libéralisme qui s’est installé comme modèle économique à la place des vieilles économies étatiques calquées sur le modèle soviétique, elles sont de plus en plus nombreuses à écrire, criant leur détresse de citoyennes de seconde zone, par tous les moyens: manifestations avec banderoles originales, discours publics souvent devant un public masculin, tribunes dans la presse ou édition de travaux socio-politiques , essais, romans, exposition d’oeuvres d’art etc…

Une écrivaine  peut-elle utiliser le « je »?

dans la culture maghrébine, il est très délicat pour une femme de parler d’elle-même en public. surtout quand ce public est majoritairement masculin, comme c’est souvent le cas lors des rassemblements où les femmes sont invitées à s’exprimer. Cela se fait entre femmes, mais même dans les réunions intimes, la pudeur est en principe de rigueur. Ce n’est évidemment pas le cas dans les milieux de la prostitution ou toute autre catégorie marginalisée… Là, c’est plutôt le « défouloir »: les frustrations en tous genres, surtout sexuelles – sont exprimées avec les termes les plus crus, à faire rougir où fuir les hommes les plus éloquents en la matière! Comme si la libération du verbe cru et de l’obscénité la plus insupportable devenaient une forme de thérapie ou plutôt de revanche sur une société d’interdits sévères pour tout ce qui touche à la sexualité en actes et en paroles. Le plus curieux dans cette affaire, est que les femmes les plus audacieuses,  finissent par utiliser un langage habituellement réservé aux hommes avec pour toile de fond la fameuse « rejla » mot polysémique, que l’on peut traduire par le mot « virilité », sans que que ce dernier rende toute la complexité de sens du mot rejla, qui vient simplement du mot râjel, homme ou plutôt mâle.

Le « je » féminin au Maghreb est diversifié. Il faut distinguer celui des romans qui peut être avec de larges résonances autobiographiques ou non. Souvent, des expériences personnelles sont mêlées à de la fiction, parfois atténuée (pudeur oblige) ou édulcorées, démarche imposée volontairement ou inconsciemment par ces fameux interdits que même les femmes lettrées et cultivées ont forcément intériorisé, et ce, dès la prime enfance. Ce « je » peut engager le corps, qui se fait parlant. Le « je » des témoins dans les récits de vie se veut directement en prise sur le vécu de l’auteure. Celui des vraies poétesses est également très enraciné dans la vie intime.

 L’autobiographie use souvent du « je ». Or, il est clair que dans cette littérature féminine un certain nombre de romans d’introspection sont à classer dans cette autobiographie plus ou moins appuyée ou masquée, mais à la troisième personne. Parmi les écrivaines maghrébines, seule une minorité use directement du « je ». Les Algériennes arrivent en tête, très largement d’ailleurs, puisque près de la moitié emploie ce « je » sur le nombre total de romancières.
Cette affirmation de soi est dès le début axée sur l’intimisme. Il se trouve, si l’on s’en tient à la perspective historique, qu’il en est ainsi dès les années 40 , ce qui ne signifie nullement que cette littérature féminine algérienne est uniquement, totalement ou surtout une littérature de l’intimisme. Il se trouve, quand on étudie le corpus, que des Algériennes n’ont pas hésité dès le début à exprimer des désirs profonds, tout en scrutant,  en « scannant » sans complexes les travers de leur société notamment par rapports aux discrimination à l’encontre du sexe dit faible.

Arabe ou Français ? Une certaine ambigüité...

Quant au rapport des ces écrivaines à la langue arabe, il recèle quelques ambigüités. L’enseignement dans les pays du Maghreb est en principe bilingue, avec l’Arabe comme langue nationale prioritaire et le Français, comme langue secondaire, réservé surtout aux matières scientifiques. En principe, donc, toute femme lettrée maîtrise plus ou moins les deux langues. Avec en plus aujourd’hui l’Anglais qui progresse sensiblement en tant que langue devenue internationale, pour ne pas être en reste. Il se trouve que, pour diverses raisons, certaines sont plus « arabisantes », les autres plutôt attirées par le Français. Il y a donc trois types d’écrivaines: celles qui ont choisi d’écrire en arabe (littéral, c’est de mise dans tous les pays arabes), celles qui écrivent en Français, bien que connaissant l’Arabe avec ses deux registres, le littéral moderne et le dialectal forcément, puisque c’est la « vraie » langue maternelle de tout maghrébin. Enfin , il y a celle qui écrivent selon leur inspiration ou le public qu’elles visent d’écrire tantôt en Arabe, tantôt en Français…

L’ambigüité vient d’un domaine important et incontournable dans un récit à caractère romanesque: l’amour et les mots pour l’exprimer. En effet, le sujet reste toujours tabou. Les faits se sont aggravés avec la montée des fondamentalismes et leur traque et condamnations impitoyables de tout ce qui touche aux relations amoureuse hors mariage ainsi qu’au langage y afférant. Comment exprimer l’amour dans une langue qui désormais exige d’en bannir jusqu’au vocabulaire?

Signalons pour les non initiés que cela n’a pas toujours été le cas dans le passé où toute une « littérature amoureuse » avait proliféré, appréciées et recherchées aussi bien par les citoyens ordinaires que par les hauts dignitaires et jusque dans les cours califales ! Parmi les auteurs, des femmes, bien sûr, surtout dans la poésie amoureuse.

Cette simple vérité, celle des tabous rigides et passible de sanctions (illégales, venant surtout de l’entourage ou d’initiatives individuelles venant de citoyens largement sous l’influence des fondamentalistes , islamistes radicaux) est perceptible hors du champs de la littérature. Il est très courant qu’un homme abordant une femme avec l’intention de séduire choisisse de s’exprimer en Français pour tenter sa chance, le vocabulaire amoureux en langue française étant « banalisé » par la littérature française toujours en circulation au Maghreb et surtout le cinéma et la télévision.En effet, si l’interdiction de prendre la parole pour briser le silence est la première transgression à laquelle une femme maghrébine doit faire face, la deuxième transgression se
trouve dans l’adoption de la langue française comme outil pour écrire. En écrivant, la femme décide de se dévoiler en tant que corps écrit par et pour la femme et, ce faisant, de s’opposer à la
société patriarcale.

L’écriture permet de dépasser les codes. Dès qu’on se laisses conduire au delà des codes, le corps reprend ses droits, surmonte les craintes et les qu’ en-dira-t-on, les mots prennent leur envole
et on n’est plus enserré dans les plans des constructions sociales,on cesse de « raser les murs » en avançant ou de baisser les yeux au passage d’un mâle, même en portant le voile,
 les sens s’écroulent, le monde des balises et des barrières  explose, les airs passent, les désirs ne sont plus simples images ou fantasmes

Pour les écrivaines arabophones, le cas que j’ai le mieux analysé à ce sujet est celui de Ahlâm Moustaghanmi, dont j’ai lu avec le plus grand plaisir la brillante trilogie et enseigné nombre de ses textes. Dans les trois roman, l’amour est le fil conducteur. L’écrivaine a réussit le tour de force de parler d’amour dans un langage feutré, pesant soigneusement chaque terme utilisé, en veillant à chaque épisode amoureux à ne jamais franchir la ligne rouge et donc à ne pas choquer le lecteur ou la lectrice les plus vigilants et les plus sévères concernant ce sujet hypersensible.

Qu’en est-il des des écrivaines du Moyen-Orient?

Il est difficile d’éviter un stéréotype bien enraciné  dans l’imaginaire occidental comme celui qui s’attache à la littérature arabe, considérée comme exotique,  vision encore plus tenace dès lors qu’une femme arabe  prend la plume. Pourtant il suffit de lire tel ou tel récit d’écrivaines contemporaines, libanaises, égyptiennes, syriennes, ou même originaires de la Péninsule arabe (elles sont de plus en plus nombreuses à écrire, avec ou sans pseudonymes, notamment depuis l’apparition des réseaux sociaux) , pour saisir que si ces auteures  sont effectivement éloignées des représentations et divagations occidentales, elles sont proches dans le temps car les thèmes qu’elles abordent ne diffèrent pas sensiblement de ceux de n’importe quelle écrivaine  ailleurs sur la planète. Cependant, on peut affirmer qu’il existe aujourd’hui une génération de femmes, marquées par des aspirations féministes, traitant des sujets les plus divers et témoignant d’une bonne connaissance de la littérature mondiale, mais essentiellement orientées vers les problèmes concernant d’abord leur pays d’origine, en plus de considérations générales relatives aux caractéristiques du monde arabo-musulman qui sont fondamentalement les mêmes , quel que soit le pays, du fait de l’omniprésence de la religion islamique selon la « lecture » que chaque pays en fait et les pratiques imposées au nom de cette même religion ou plutôt de son interprétation.

L’écrivaine arabe contemporaine la plus connue est sans conteste la Syrienne Ghâda Sammân, à laquelle on associera bien d’autres femmes de lettres – ainsi que  la Palestinienne Sahar Khalîfa ou la Libanaise Hanân al-Cheikh – qui, toutes, sont porteuses d’un message féministe et luttent contre le machisme méditerranéen; Ajoutons l’écrivaine, essayiste et militante féministe égyptienne Nawal Assa’dâoui, qui vient hélas de nous quitter.

Ces aspirations féministes sont particulièrement flagrantes chez les écrivaines de la Péninsule arabe, où les conditions de vie rendent les revendications sociales plus pressantes qu’ailleurs dans les pays arabes. Comme on l’a dit plus haut, les femmes y sont de plus en plus nombreuses à élever la voix par le roman, plus souvent encore par la nouvelle, cette dernière paraissant être la forme littéraire préférée des Saoudiennes, des Yéménites ou des Koweïtiennes pour son immédiateté dans l’expression d’un état d’esprit donné. Sont particulièrement visés tant lescomportements sociaux que les lois existantes. A cet égard, plusieurs se réclament de pionnières de l’écriture au féminin telles Colette Khoury ou Ghâda Sammân qui, dans les années soixante, s’étaient rebellées contre de nombreux tabous, provoquant l’indignation, mais offrant aussi des repères à d’autres auteures d’aujourd’hui. Ainsi la plupart des Saoudiennes déclarent avoir été fortement influencées par Ghâda Sammân, à leurs yeux véritable mythe, comme écrivaine aussi bien que comme femme.

C’est en effet en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe, où les femmes sont encore assujetties à d’importantes contraintes, qu’au cours des dix dernières années s’est affirmée la littérature féminine – phénomène qui a poussé les critiques arabes, naguère peu intéressés par la région, à porter leur regard sur une production littéraire audacieuse et novatrice qu’on n’osait espérer.

M. Boudaakkar, Novembre 2021


Nous avons aimé

Sahar Khalîfa

Un printemps chaud

Edition Arabe  Dâr al-âdâb Beyrouth, 2004 e-mail : d_aladab@cyberia.net.lb

Un superbe roman écrit par une palestinienne. Dans une langue magnifique, qui mêle astucieusement et à merveille un très bel arabe littéral -très accessible-  à ce que l’on appel aujourd’hui l’arabe « intermédiaire », en plus du dialecte palestinien, absolument savoureux et qui navigue entre plusieurs dialectes, donc compréhensible par le plus grand nombre.

Sahar Khalîfa  y parle de la Palestine de l’après « accords Oslo » , la création de l’Autorité palestinienne , les désillusions engendrées par cette démarche. L’invasion de la bande de Gaza par l’armée israélienne , le siège de Ramallah,  celui du QG de Arafat et du calvaire vécu par le leader palestinien et ses compagnons…

Mais le roman, parfois dur –aux dimensions du drame palestinien- évite intelligemment  et très humainement tout manichéisme, toute attaque frontale à l’égard d’Israél. Il montre tout simplement la réalité absurde du conflit souvent bien en deçà de la dure réalité décrite à mots couverts.

Les personnages sont attachants, bien « en chair », d’un réalisme surprenant, souvent maladroits, rigolos…

Le roman se termine même sur une note très optimiste et émouvante sur la jeunesse israélienne qui pourrait en effet à l’avenir changer le cours des choses… On ne vous en dira pas plus : à lire et à faire lire par vos proches et vos ami(e)s.


مقتطف من عرب 45

الكتاب: <<ربيع حار (رحلة الصبر والصبار)>> (رواية). الكاتب: سحر خليفة (فلسطين). الناشر: <<مؤسسة دار الهلال>> (سلسلة <<روايات الهلال>>، العدد 668، آب 2004)، القاهرة.

لا تزال الروائية الفلسطينية سحر خليفة مهمومة بالواقع الإنساني للفرد الفلسطيني. لا تزال روايات عدّة لها مرايا الذات في العلاقات الملتبسة الناشئة في ظلّ الاحتلال الإسرائيلي.

لا تزال نصوصها الأدبية شهادات حيّة عن الوجع والتمرّد وفعل المواجهة، أكان ذلك على مستوى الصراع الفلسطيني الإسرائيلي، أم على مستوى صراع الفرد ضد المجتمع والعادات والتقاليد. هذا كلّه حسن، إذ يُمكن أن يُشكّل أداة فاعلة في كشف بعض المستور في داخل العقل (الفردي والجماعي) الفلسطيني إزاء أنماط العيش اليوميّ والعلاقات الإنسانية وكيفية الجمع بين خصوصية الكيان الفرديّ وتميّزات البيئة الجماعية، وفي إضاءة بعض ما يعتمل في داخل المجتمع الفلسطيني وتفاصيله وتحوّلاته ومساره ومناخه، اجتماعياً وسياسياً وإنسانياً، برسمه شيئاً من السلوك الفلسطيني في عيشه اليوميّ، كما في مقاومته إسرائيل

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